Marie Cénec et Marc Pernot

Prédication par les pasteurs Marc Pernot et Marie Cénec
dimanche 16 décembre 2018
temple de Malagnou

Dieu danse de joie en nous voyant
(Sophonie 3:14-20)

pasteur Marc Pernot

Dans la Bible, le livre de Sophonie est champion du monde des contrastes : la conclusion de son livre est toute joyeuse et douce, avec ce Dieu fou amoureux de nous. Les premiers mots de son petit livre sont absolument terribles : « Je faucherai tout ce qui est sur la terre, — oracle de l’Éternel — je faucherai les humains et les bêtes, je faucherai les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, les causes de chute avec les méchants ». Cela a d’ailleurs inspiré au moyen-âge le fameux et terrible Dies iræ des Requiem ♫ : « Dies Iræ Dies Illa ! » Jour de colère que ce jour-là ! Comment interpréter ce contraste ? Je vous propose trois pistes :

1) Sophonie utiliserait la pédagogie de la peur ?

C’est effectivement un grand classique de bien des religions et idéologies pour manipuler les foules. C’est un procédé indigne, à mon avis et qui ne devrait tromper plus personne, à la longue. C’est possible qu’il y ait un peu de cela dans le genre littéraire de la prophétie biblique. Seulement, ce n’est pas ainsi que nous le comprendrons à la lumière de l’Évangile.

2) Sophonie nous invite à convertir notre théologie

comme c’est le cas dans le récit du déluge, et dans le récit où Abraham est prêt à sacrifier son propre fils. Ici encore, Sophonie nous conduit de la peur d’un Dieu terrible à l’incroyable nouvelle qu’en réalité Dieu est fou amoureux de nous, qu’il danse de joie rien qu’en pensant à nous, faisant silence pour mieux nous entendre, qu’il court vers nous et souffle « me voici » (3:19) (« hinéni » en hébreu) : je suis prêt à tout faire pour toi par ce que tu es le sujet de ma joie. Sophonie, en conclusion ne nous ordonne pas de dire à Dieu ce fameux « me voici » de la foi d’Abraham. Au contraire, dans sa conclusion, Sophonie nous dit l’amour fou de Dieu pour nous, même si nous étions jugé coupable, même boiteux, même égaré. De toute façon, nous sommes le sujet de sa joie. L’Évangile du Christ nous appelle à comprendre Dieu ainsi, et donc à lire ainsi la Bible ainsi.

Je pense qu’il y a encore une raison à ce contraste entre la colère et la joie dans ce livre de Sophonie.

3) L’amour des amoureux est comme cela

Le Cantique des cantiques en parle comme d’un « amour fort comme la mort » (8:6) Ce « dies iræ dies illa » nous renvoie à notre propre expérience existentielle, spirituelle, ou intellectuelle quand nous sommes vraiment attaché à quelque valeur. Par exemple quand nous tenons à la justice et que nous la voyons allègrement bafouée, ou quand nous voyons un gâchis stupide, quand nous voyons une vie blessée, brisée, souffrante : notre amour, comme celui de Dieu, peut ressentir cette brûlure de la déception, ce jour de colère. Et c’est une sainte colère, même si c’est une explosion, une énergie qui serait volontiers destructrice pour nous et autour de nous. Mieux vaut que cette colère se convertisse, comme dans ce livre de Sophonie, en énergie positive. Ce n’est pas évident, puisque par définition la colère est ce qui nous emporte.

Que Dieu nous vienne en aide !

Sophonie nous dit ici comment ce Dieu amoureux nous sauve de la colère. Il commence en nous appelant :

Réjouis-toi et triomphe, fille de Jérusalem ! L’Éternel a détourné ton jugement, écarté ton ennemi,
l’Éternel, est en ton sein ; tu n’as plus rien à craindre.

Ces mots de Sophonie nous invitent à la méditation personnelle. Que creusent en nous ces paroles (3:14-16) ?

  • èrement: à espérer avoir meilleur moral : « réjouis-toi » précisément quand nous n’en sommes pas capable. Espérer cette joie inatteignable.
  • èmement: à se sentir libéré du jugement : du mépris et de la culpabilité. De toute façon, notre dignité en Dieu est comme d’être « fille de », cela vient de loin, cela nous dépasse, c’est comme ça.
  • èmement: à nous placer devant Dieu, un Dieu puissant qui travaille en moi pour moi. Et commencer à avoir moins peur, et mobiliser mon peu de force pour créer, faire un geste de le main.

Cette méditation proposée par Sophonie devient plus spirituelle, il repart de ce Dieu très intérieur à nous-même (3:17) : Dieu qui m’aime tant que je suis sa joie. Pour l’instant : rien d’autre que ce sentiment intérieur à chercher au fond de notre cœur, nous dit Sophonie. Jésus parle de cette présence de Dieu en nous comme du « paraclet », l’Esprit Saint pour nous soutenir (Jean 14:16).

Une rupture apparaît dans le développement de Sophonie. Il n’est plus question seulement de Dieu à la 3ème personne, Dieu s’exprime maintenant à la 1ère personne : « Je recueille les affligés exclus de la fête… » Le contact se fait. C’est encore un petit peu vague, ce n’est pas encore le toi et moi amoureux, ce n’est plus seulement une méditation où l’affligé travaille sur sa propre espérance, et creuse une attente d’aide de Dieu.

Alors apparaît ce mot si important dans la Bible « hinéni » (me voici) que Dieu dit à l’affligé de ce texte, les yeux dans les yeux. La Bible ne met jamais ce mot « hinéni » à la légère : c’est une promesse de tout faire pour l’autre. Sophonie ne nous appelle pas à dire nous-même à Dieu « hinéni » : nous le ferons si nous le pouvons et si nous en avons envie. De toute façon, on ne peut pas se forcer dans ce domaine comme dans celui du sentiment amoureux. La seule chose que nous pouvons faire est de prendre la peine d’espérer Dieu, de nous le figurer comme une personne qui nous aime d’un amour si joyeux, si heureux que nous existions.

Si nous ne sentons pas ce Dieu qui nous tutoie de son hinéni, prenons comme hypothèse possible que Dieu est bien ce que dit Sophonie et manifeste Jésus de Nazareth : fou d’amour pour nous, et qu’il travaille déjà pour nous, en nous, autour de nous.

Que nous l’entendions ou non, il nous crie :

Hinéni, me voici : je sauve la boiteuse,
et la pourchassée je la rassemble !

Ça c’est pour nous, les éclopés de la foi, les désespérés qui n’arrivent pas à s’en sortir, les exilés de la joie, quand nous nous sentons abandonnés.

Dieu n’est pas toujours si spectaculaire qu’on l’imagine, il apparait parfois seulement comme un petit frémissement de cœur ou de cerveau qui commence à danser, ou qui espère pouvoir un jour être aidé à se réjouir. Ce « hinnéni » j’agis pour toi : c’est Dieu en nous rien que pour nous. Et sa première aide consiste à ne pas nous sentir seul, en effet, très vite le texte passe du « je travaille pour toi » au « je travaille pour vous », je ferai de vous un nom et une louange, je rétablis vos situations. On ne se sauve pas tout seul.

Louange à toi, mon Dieu, notre Dieu. Amen.

 

 

 

Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous !
(Philippiens 4, 2-10)

Pasteure Marie Cénec

 

La joie étant une émotion, donc par définition éphémère et fluctuante, comment entendre ces paroles de l’apôtre Paul ? A moins de prendre des substances illicites ou de confondre la foi avec une drogue euphorisante – à vue humaine, il est impossible d’être toujours joyeux. Mais justement, Paul veut amener les destinataires de sa lettre à voir les choses différemment, du point de vue spirituel. Il les invite à accueillir une joie, qui dépasse leur compréhension courante des choses. En effet, Il s’agit d’une joie qui trouve sa source dans la rencontre avec le Christ.

Paul parle du lieu de son expérience, une expérience qu’il souhaite partager avec la communauté de Philippes. Comment peut-il être joyeux alors qu’il leur écrit depuis une prison ? Est-il en train d’occulter la réalité de l’épreuve qu’il traverse ? Loin de là. Il fait face aux difficultés qui lui sont imposées par son ministère en considérant sa vie à l’horizon de l’espérance que lui offre le Christ. En lisant l’Epître aux Philippiens, on se rend compte que la joie qui l’anime naît du lien avec le Christ, avec Dieu, et avec les autres. Pour Paul, la joie naît et se ravive au cœur de la relation : la joie s’exprime dans la prière, dans l’hospitalité, dans la capacité de se soutenir dans un projet plus grand et plus vaste que le seul accomplissement de ses propres désirs et que ses ambitions… Ainsi, la joie est le fruit de cette capacité qu’ont les chrétiens d’avoir une pensée commune.

La pensée commune dans l’épître au Philippiens n’est pas une pensée unique, loin de là ! « Avoir la même pensée » dépasse le seul domaine de l’intellect. En grec, le sens est bien plus large. L’exégète Jean-Noël Alletti[1] explique dans son commentaire que « le verbe peut signifier aussi bien avoir les mêmes préoccupations, la même attitude, ou encore les mêmes sentiments, en toute occasion de la vie ecclésiale. » Il « implique aussi la capacité de travailler ensemble d’avoir une même ‘politique’ au sens entendu en Ph 1, 27. » On pourrait dire que c’est une invitation à vivre la communion !

« Avoir une pensée commune », c’est ce dont il est question au début de notre texte. Paul exhorte Evodie et Syntychè, deux collaboratrices, à reprendre le chemin de l’unité, à se mettre d’accord. L’étymologie de leurs noms donne encore plus de profondeur à cette exhortation de Paul. Ainsi, Alletti :

« « Evodie » signifie « chemin facile » ou « voyage facile » et, par métonymie, « souhaits pour un voyage » ; et « Syntychè », « rencontre », voir « heureuse rencontre ». Ce que Paul demande implicitement aux deux femmes, c’est de bien porter leurs noms, d’être un chemin facile et une heureuse rencontre l’une pour l’autre et pour tous les croyants, autrement dit, d’être des facteurs d’unité – [2]»

S’il est question d’une pensée commune, dans le premier verset de notre texte, il est aussi question de penser à l’autre dans le dernier verset de notre passage. La traduction Chouraqui dans sa littéralité permet de mettre en évidence qu’il s’agit du même terme en grec:

« J’exhorte Euodia, j’exhorte Syntychè à penser de même en l’Adôn » « Je me réjouis fort dans l’Adôn que vous ayez fait refleurir vos pensées pour moi ». Dans ce dernier verset, les pensées sont associées à l’image de la floraison… Alors que la relation s’était un peu distendue, le maillage de leurs liens se resserre.

Ici les images convoquées par Paul nous rappellent que la joie naît dans la rencontre, dans ce chemin toujours renouvelé vers l’autre… que la joie fleurit et refleurit dans l’attention et l’intérêt que nous portons les uns pour les autres.

Et si la joie spirituelle était en fait cette joie qui permet de ne pas perdre le goût des autres et de la relation ?

Nous l’avons compris, Paul vit pour le Christ, pour les autres, aves les autres. Il fait alors l’expérience d’une communion, d’une solidarité humaine et spirituelle qui ne peut que le réjouir, donner un sens à sa vie et à son œuvre et le faire vivre en tout temps dans la gratitude. Cette joie devient une force de résistance au cœur des heures sombres et des combats.

Avez-vous déjà fait l’expérience d’une communion humaine qui vous a permis de ne pas perdre la joie, alors qu’un grand chagrin ou que le désespoir aurait pu frapper à votre porte ?

Cette semaine, alors que je méditais sur ce texte de Paul, j’ai vu lors de deux enterrements la communion spirituelle à l’œuvre. Il y avait des larmes et du chagrin, mais aussi des embrassades et des sourires… et cette joie de la présence de l’autre au cœur du deuil.

J’ai aussi rencontré des croyants capables de se reconnecter à la joie – alors qu’une maladie grave les touchait de plein fouet. Je me suis dit qu’il était peut être possible de « se réjouir en tous temps… ».

Cette semaine encore, j’ai reçu la nouvelle de la fusillade au marché de Noël de plein fouet. Encore un acte terroriste. Encore. A Strasbourg, au Marché de Noël, lieu de mes premières joies d’enfance. Alors que je sentais le dépit et le découragement envahir mon cœur, j’ai repensé au titre d’un très beau livre d’Antoine Leiris, un jeune père qui a perdu sa femme lors de l’attentat au Bataclan « Vous n’aurez pas ma haine [3] », et ces mots me sont venus à l’esprit « Vous n’aurez pas ma joie ». Il faut résister. Ne pas laisser la joie de Noël être engloutie par le chagrin et la tristesse. Après le choc et le temps du deuil collectif, il faudra, à l’ombre de la cathédrale de Strasbourg que les lumières du marché de Noël défient l’obscurité, il faudra que les odeurs de vin chaud et d’épices couvrent celles de la peur, il faudra que puisse renaître en chacun la joie de la fête.

Personne ne doit pouvoir nous prendre notre joie. Et ce n’est qu’en communion les uns avec les autres que nous pourrons résister. C’est ensemble que nous pourrons refuser que la violence, la haine et le chagrin puissent nous envahir totalement. Puissions-nous veiller sur la flamme de joie qui nous a été offerte, la nourrir et la ranimer chaque jour, et pour toujours !

 

[1] 1 Jean-Noël Alletti, Saint Paul. Epître aux Philippiens, Paris, Gabalda, 2005, p. 286.

[2] Idem, p.284

[3] Leiris, Antoine. Vous n’aurez pas ma haine, Fayard, 2016.

Textes Bibliques

Sophonie 3 :14 à la fin

14 Réjouis-toi, fille de Sion !
Lance des acclamations, Israël !
Réjouis-toi et triomphe de tout cœur, fille de Jérusalem !

15 L’Éternel a retourné le jugement qui pesait sur toi
il a écarté ton ennemi ;
l’Éternel, roi d’Israël est en ton sein ;
tu n’as plus rien à craindre.

16 En ce jour, on dit à Jérusalem :
N’aie pas peur, Sion,
Que tes mains ne faiblissent pas !

17 L’Éternel, ton Dieu, en ton sein,
est un héros qui te sauve ;
il est dans l’allégresse car tu es sa joie
il fait silence par amour pour toi ;
il jubile à propos de toi, explosant de joie.

18 Je recueille les affligés exclus de la fête,
loin de toi, ils étaient un poids, une insulte sur elle (Sion).

19 Me voici !
Agissant contre tous ceux qui te maltraitent, en ce jour ;
Et je sauve la boiteuse
et la pourchassée je la rassemble,
Je ferai d’eux une louange et un nom
sur toute la terre de leur honte.

20 En ce temps, je vous ramène,
en ce temps, je vous rassemble ;
car je fais de vous un nom et une louange
parmi tous les peuples de la terre,
lorsque sous vos yeux, je rétablis vos situations.

Voilà ce qu’a dit l’Éternel.

 

 

Philippiens 4, 2-10

J’encourage Evodie et j’encourage Syntyque à être bien d’accord dans le Seigneur. 3Oui, toi aussi, fidèle collègue, je te demande de les aider, elles qui ont combattu côte à côte avec moi pour la bonne nouvelle, avec Clément et mes autres collaborateurs, dont les noms sont dans le livre de vie.

4Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ; je le répète, réjouissez-vous ! 5Que votre attitude conciliante soit connue de tous. Le Seigneur est proche. 6Ne vous inquiétez de rien ; mais, en tout, par la prière et la supplication, avec des actions de grâces, faites connaître à Dieu vos demandes. 7Et la paix de Dieu, qui surpasse toute pensée, gardera votre cœur et votre intelligence en Jésus-Christ.

8Au reste, mes frères, que tout ce qui est vrai, tout ce qui est digne, tout ce qui est juste, tout ce qui est pur, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation, ce qui est moralement bon et digne de louange soit l’objet de vos pensées ; 9ce que vous avez appris, reçu, entendu et vu en moi, mettez-le en pratique. Et le Dieu de la paix sera avec vous.

10Je me suis grandement réjoui, dans le Seigneur, de voir enfin refleurir votre intérêt pour moi. Cet intérêt, vous l’aviez bien, mais l’occasion vous manquait.