vidéo de la prédication

Prédication par le pasteur Ion Karakash
au temple de Malagnou, le 11.11.2018
Cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de J.S.Bach (BWV 12)

Même si le mot lui-même n’y est pas prononcé, l’espérance me semble être au cœur de la cantate de ce matin, – celle qui permet au fidèle de tenir bon malgré une succession d’épreuves et de difficultés.

 

            A présent, trois choses demeurent : foi, espérance et amour  (I Corinthiens 13/13)                 

 

Dans le passage de sa première lettre aux chrétiens de Corinthe qu’il conclut par cette affirmation, l’apôtre Paul situe notre vie dans le cours du temps, face à trois tentations qui nous guettent :

– la nostalgie d’un passé qui n’est plus ;

– la crainte d’un à-venir qui n’est pas encore ;

– le déni ou la fuite de ce qui est à présent.

 

Concernant le passé, il souligne que notre enfance est désormais révolue et que le présent lui-même est en devenir. Il écrit ainsi :                                                            (I Corinthiens 13,11-12) 

            Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais et raisonnais comme un petit enfant ;

            devenu adulte, j’ai mis fin à ce qui était propre au petit enfant.

            A présent, nous voyons comme des images floues au travers d’un miroir ;

            le jour vient, où nous verrons face à face.

            A présent, nous connaissons de manière partielle, fragmentaire ;

            le jour vient, où je connaîtrai comme j’ai été connu, sous-entendu : connu de Dieu.

 

Devenir adulte, ce n’est pas en savoir davantage ni voir mieux que le petit enfant ; au contraire, devenir adulte, c’est découvrir combien nos connaissances présentes sont fragmentaires et imparfaite notre vision des autres, de nous-mêmes ou de Dieu, troublée par nos préjugés, nos peurs ou nos désirs.

Il n’y a donc pas lieu de regretter ce qu’a pu être, à notre souvenir, la plénitude de notre foi d’enfant,   – d’avoir la nostalgie, par exemple, des Noëls pleins d’émotion dans les temples bondés d’autrefois…

 

Il n’y a pas lieu non plus d’avoir peur de notre avenir. En effet, écrit Paul :

            Le jour vient, où nous verrons face à face                                                                            et où je connaîtrai comme j’ai été connu…

 

L’avenir, en Dieu, n’est pas sous le signe d’un ‘moins’, mais d’un ‘plus’ !

Mais ce futur est l’œuvre de Dieu seul ; il ne dépend en rien de nos projets, de nos programmes ni de nos prospectives : il est déterminé par le regard que Dieu porte sur nous, – ou, pour reprendre les mots mêmes de Paul, par la connaissance aimante que le Père a de ses enfants :

            comme nous avons été connus de Dieu…

 

Ces deux affirmations sont une promesse qui nous situe d’une manière différente dans le temps :

– elle nous permet de relire le passé dans la reconnaissance, plutôt que dans le regret ou la nostalgie ;

– elle nous offre de nous ouvrir à demain dans l’attente confiante de ce qui reste à découvrir encore, à la lumière de Dieu ;

– et, surtout, elle nous invite à vivre le présent comme un don à accueillir, une potentialité de vie que nous pouvons entretenir et aider à s’accomplir sachant qu’un Autre veille sur nous, – à la fois comme une source vive qui nous précède, comme un courant de vie qui nous porte et nous entraîne, et comme une mer (ou une mère !) qui nous accueillera et nous recueillera, à la fin du parcours…

                       *                                             *                                             *

 

Ainsi comprise, l’espérance chrétienne n’est pas un alibi aux malheurs qui menacent et qui parfois nous blessent, – elle n’est pas une invitation à nous détacher des contraintes et des contrariétés du présent au nom d’un avenir que nous présumons radieux.                                                                                                         

C’est en ce sens que Paul, dans la plus ancienne de ses lettres, avait associé aux trois mêmes piliers de la vie chrétienne, – foi, espérance et amour -, un mot qui complète et éclaire chacun des trois. Il avait ainsi évoqué                         

            le travail de la foi, la peine de l’amour et la persévérance de l’espérance  (I Thessal.1/3)          

 

Le travail de la foi, – parce que la foi n’est pas une connaissance abstraite, une vision théorique de Dieu, de l’homme ou du monde, mais une manière de nous situer dans ce monde, d’être là et d’agir, d’œuvrer au côté de nos semblables devant Dieu.

 

La peine de l’amour, – parce que l’amour n’est pas de l’ordre des sentiments, des émotions intimes, mais une manière d’être en relation, d’être présents parmi les autres et pour eux, et qu’ainsi, comme toute relation, il nous rend plus vulnérables, nous faisant partager par solidarité les malheurs d’autrui.

 

Enfin, parce que l’espérance n’est pas une garantie, une sorte d’avance que nous toucherions sur un héritage à venir, mais la confiance en une parole reçue et accueillie, elle va de pair avec la persévérance d’aller de l’avant jusqu’aux limites présentes de l’horizon pour découvrir que la muraille du malheur, si imposante qu’elle paraisse, n’obstrue pas l’espace ni les temps à venir…

                       *                                             *                                             *

 

D’une telle espérance, on ne peut pas avoir une vision précise, comme le souligne Paul en Romains 8 :     L’espérance que l’on voit n’est plus l’espérance : ce que nous voyons,                                comment pourrions-nous l’espérer encore ?!

            Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance.

 

L’apôtre relie l’espérance à la personne de Jésus Christ : c’est en lui que l’espérance s’incarne dès à présent, mais de manière inachevée encore, – à l’ombre de la Croix, en attente de la résurrection.                La création entière gémit encore dans les douleurs d’un enfantement, écrit-il.

            Nous aussi, nous gémissions intérieurement, car nous avons été sauvés, mais en espérance,

            sans être en mesure encore de voir ce salut, – de le constater de manière évidente…

            J’ai la conviction que ni la mort ni la vie, ni le présent ni l’avenir, rien ni personne

            ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu en Jésus Christ…   (Romains 8/22-39, extraits)

 

Solidaires de la création et des créatures, et en particulier de nos semblables en humanité, nous vivons orientés à une plénitude de vie que nous ne pouvons percevoir encore ni réaliser par notre activité, mais que nous espérons, dans la confiance en Dieu et en son amour premier et dernier.

En ce sens, dans cette même lettre aux Romains, Paul parlait du Dieu de l’espérance. (Romains 15/13)                 *                                             *                                            *

 

Un penseur juif du 20ème siècle, témoin des horreurs et des crimes de son temps, mais inspiré par la lecture des prophètes, exprimait l’espérance en ces termes :

            Tout est possible, – mais peut-être rien ne se réalisera…                    (André Neher)

 

L’espérance de ce qui demeure à-venir reste toujours de l’ordre du peut-être, – mais un peut-être qui ne se réduit pas au hasard, à une éventualité purement aléatoire, parce qu’il est habité d’une histoire, riche d’un passé accompagné par Dieu au travers même des défaites et des désillusions, et qu’il témoigne d’un présent vécu et pleinement engagé, fût-ce de manière imparfaite et inachevée…

 

L’espérance nous apparente au rameur qui, à travers vents et intempéries, ne cesse de mener sa barque fragile vers une destination qu’il ne peut voir encore ; pour y parvenir, il s’oriente au sillon d’écume qu’a laissé son parcours d’avant, et compte également sur l’assistance de courants favorables.

Or notre barque de chrétiens a ceci de particulier, voire d’unique, qu’elle dispose pour avancer d’un mat et d’une voile : un mat qui a la forme de la Croix, et une voile qui se tend au Souffle du Vivant…

 

                       *                     *                     *                     *                     *          Ion Karakash