pasteure Marie Cénec

Pasteure Marie Cénec

Culte mémoire du 6 janvier 2019 au temple de Plainpalais – Marie Cénec

Prédication pour un temps de deuil ou de perte

 Ezéchiel 36, 26 – Psaume 116 

 (entendre

 

 

Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un souffle nouveau,

 j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair.

 

En lisant ces versets, on a presque l’impression que Dieu accomplit une prouesse chirurgicale, une greffe d’organe. Il remplace le cœur pierreux par un cœur de chair… Un cœur qui sera capable de suivre la voie de Dieu, de ne plus marcher dans la voie du malheur.

Ce verset fait partie d’un texte du livre d’Ezechiel qui est une promesse de restauration. Ceux qui ont vécu les souffrances de l’Exil vont revenir sur leur terre, ils ne connaîtront plus la famine, ils seront purifiés et changés, et renouvelés de l’intérieur puisqu’un cœur nouveau et un souffle nouveau leur seront donnés. Ainsi, ils auront la capacité de discerner quelle est la bonne voie à suivre, comment vivre, pourrait-on dire, « un cœur à cœur avec Dieu salutaire ».

 

Discerner la volonté de Dieu, l’écouter, suivre ses commandements : c’est une invitation récurrente dans les textes bibliques. L’être humain cherchera-t-il à être en accord avec Celui qui lui a donné la vie et des lois comme chemin de vie ? Quel sera son choix ? S’il est question dans le texte d’Ezechiel du cœur, ce n’est pas anodin, car le cœur est dans la Bible hébraïque le lieu du choix et du discernement. Il est le lieu de l’intériorité où s’exerce la liberté de l’être humain.

 

Si pour nous, le cœur est principalement le siège des sentiments, des émotions – dans la Bible, c’est aussi le siège de l’intelligence de la pensée. Comme le résume bien Maurice Cocagnac dans son livre Les symboles bibliques (1993), le cœur ne se limite pas à la vie affective,  : « Le coeur est, pour la Bible, une réalité plus vaste qui inclut toutes les formes de la vie intellective, les affects, les émotions et le domaine inconscient où s’enracinent toutes les activités de l’esprit. »

Ainsi, « Dieu chirurgien » vient redonner à son peuple la capacité non seulement d’aimer et d’être sensible, mais aussi de penser, de faire des choix éclairés en matière d’éthique et de foi. Quant au souffle nouveau qui accompagne le don d’un nouveau cœur, ruah en hébreu, c’est la force vitale qui anime toute la personne, c’est le souffle créateur et recréateur de Dieu qui vient en aide à celles et ceux qui veulent vivre en accord avec lui.

 

Je vous donnerai un cœur nouveau et je mettrai en vous un souffle nouveau,

 j’ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair.

 

En quoi ces paroles peuvent-elles nous parler ? Comment recevoir cette promesse de renouvellement intérieur ? Je vous propose de lire ces paroles de manière symbolique. Elles peuvent concerner le monde intérieur de tout être humain, elles sont la promesse d’une possibilité de restauration, d’un passage de la pierre à la chair. On pourrait dire de la personne statufiée, paralysée, à la personne vivante, vibrante, sensible.

 

Ces paroles peuvent aussi nous parler quand nous sommes touchés par la mort.

Lors d’un grand deuil, on a parfois le cœur lourd comme une pierre, le sang qui se glace, et la tentation est là de se laisser fossiliser par le chagrin. Comme hors du temps, se laisser emprisonner par la douleur de la perte. On peut avoir l’idée saugrenue – mais si naturelle, presque spontanée !- de se coucher sur la pierre tombale de l’être aimé dans un dernier geste d’amour… La grande douleur est parfois un peu folle… Mais n’a-t-on pas le droit pour un temps d’être fou de douleur ? Quand on est amputé d’une part de soi, il y a toujours un moment où l’on sombre dans une douleur dingueOn est comme amputé à vif.

 

Le deuil est en premier lieu l’absence d’un corps – le manque cruel d’une démarche unique, d’une peau, d’une odeur, d’une voix… C’est le corps qui absorbe le choc. Fatigue, manifestations somatiques, le corps de l’endeuillé parle. Il parle d’un arrachement.

 

Comment traverser corps et âme cette épreuve ? Comment garder le cœur ouvert, sans avoir peur qu’il se noie dans les larmes ou au contraire qu’il ne se dessèche sous la brûlure de l’absence ?

Dans ce « désert intime » dont parle Georges Haldas[1], nous avons alors besoin des autres. De ces autres vivants. Eux qui ne pourront jamais colmater la faille qui vient de se former en soi. Eux qui ne pourront jamais consoler l’inconsolable en soi. Cet inconsolable qui est l’empreinte de tout l’amour, de l’amitié partagée quand il n’y avait pas encore à être consolé -e.

 

Personne ne pourra réparer un cœur brisé par l’absence. Par contre, il est possible de l’entourer de chaleur humaine. Il est possible de soutenir par sa présence un cœur souffrant, de l’encourager à battre encore, à honorer cette vie qui pulse encore en lui… La présence bienveillante des autres peut permettre de désencombrer pierre après pierre le seuil de la porte de l’avenir. Cette porte scellée par les éboulis du deuil.

 

Quand le deuil est effondrement, dislocation du temps, il n’y a parfois rien d’autre à faire que d’essayer de rester présent à soi, que de se raccrocher aux petits riens, aux habitudes, de manger sans appétit, de dormir sans se reposer, de faire comme si on était encore entier. Rien d’autre à faire que de se raccrocher aux autres…

 

Les autres qui tiennent debout d’un seul tenant peuvent aider à garder le rythme, à faire semblant, à sauver les apparences. Car dans les grands deuils il n’y a parfois que les apparences qui sauvent. S’accrocher à un sourire, à un vêtement fraîchement repassé, au maquillage qui donne bonne mine, à ses lunettes de soleil, se réfugier derrière la politesse et l’élégance. Sauver les apparences pour se prémunir de son propre ravage intérieur. Continuer à vivre avec les autres… Mais quand l’ivresse noire de la nostalgie menace, quand l’on titube de tristesse, comment ne pas s’effondrer dans la solitude ?

 

Après l’annonce de la mort, après le rite d’adieu, les amis se font parfois plus rares et on se demande qui pourra nous comprendre… Six mois, un an, deux ans plus tard… qui saura que l’on traîne parfois encore son deuil comme un boulet alors que l’on est censé aller mieux ? L’injonction au bonheur semble tellement idiote quand surviennent les heures et les jours gris. Quand ça vous rattrape sans crier gare. Il suffit d’un objet du passé, d’une chanson pour qu’affluent les souvenirs et la peine, la lourde peine qu’ils charrient… Que faire de cette peine qui colle à la peau ?

 

Heureusement qu’il y a des oreilles amies, celles de ceux qui savent et qui ne jugent pas… et heureusement qu’il y a les mots pour dire et partager. Les mots de ceux qui osent confier au papier leur désarroi… Les mots des écrivains qui dans la description de leur histoire singulière touchent à l’universel. Leurs mots touchent en plein cœur. Nous ne sommes plus seuls à l’intime de nous-mêmes. Au cœur de la solitude, un cœur à cœur est possible avec un autre humain.

 

Les jours de solitude, les écrivains peuvent habiter notre solitude et également ouvrir une voie nouvelle, la possibilité de transformer l’expérience du deuil en autre chose que du tragique. Ecrire l’histoire, la réécrire, donner du sens quand la souffrance menace de tout faire éclater… En toute humilité, ils deviennent les témoins d’une traversée, d’une sur-vie possible.

 

Si je vous parle aujourd’hui de ce que nous pourrions appeler les « écrivains du deuil », c’est qu’à travers leur écriture, ils témoignent d’une chose essentielle : la sensibilité est une force.

La force véritable n’est pas du côté de la pierre, de la carapace, du contrôle ou du refus des émotions et des pensées….

La force véritable, est du côté de la chair, du sensible, de ce qui bat et qui pulse… Oui, la sensibilité est une force.

 

Ce matin, j’aimerais vous parler de quelques livres, des témoignages aussi sensibles que revigorants dans leur capacité à faire quelque chose de l’épreuve du deuil… et peut-être que l’un de ces ouvrages pourra devenir un ami, un compagnon pour vous… ? Les livres sont comme les personnes, il y a des rencontres dont on ne sort pas indemnes… pour notre bien !

 

Olivia de Lamberterie, journaliste et chroniqueuse littéraire, vient de recevoir le prix Renaudot avec « Toutes mes sympathies »… Elle raconte comment son frère, de manière chronique, sombrait dans la dépression, et ce, jusqu’à se jeter du haut d’un pont.

Dans son récit, elle ne cache rien de la détresse qui s’emparait de son frère, rien non plus de sa propre détresse, mais elle écrit aussi combien son frère était lumineux, intensément vivant. Elle ne laisse pas le mot « suicide » clore son histoire, l’enfermer à jamais dans une fin tragique. En écrivant ce livre, elle fait revivre son frère dans sa mémoire et nous ouvre à cette dimension de l’être humain complexe, un être qui ne se réduit pas à sa souffrance ou à un diagnostic. Etonnamment, l’image la plus forte qui reste de cet homme à la fin du livre est celle de sa beauté, de son originalité, de sa joie de vivre aussi. L’horreur transmutée en beauté…

 

 

La romancière espagnole Rosa Montero dans « L’idée ridicule de plus jamais te revoir » (2013/15), parle de la manière dont Marie Curie a fait le deuil de son mari, et évoque aussi ses propres souvenirs, son propre deuil de l’homme tant aimé… Dans ce livre étonnant et passionnant, elle prend à bras le corps cette question : que signifie perdre son compagnon de vie, son amour ? Elle parle du « crève-cœur de l’intimité perdue », elle dit aussi que « nous sommes les reliquaires des gens que nous aimons. Nous les portons en nous, nous sommes leur mémoire ».

Elle a des mots très forts pour exprimer la force de rédemption de l’art, de la littérature en particulier :

« La créativité est précisément ça : une tentative alchimique de transmuer la souffrance en beauté. L’art en général, et la littérature en particulier, sont des armes puissantes contre le Mal et la Douleur. Les romans ne les vainquent pas (ils sont invincibles), mais ils nous consolent de l’effroi. En premier lieu, parce qu’ils nous unissent au reste de l’humanité : la littérature fait de nous une partie du tout et, dans le tout, la douleur individuelle semble faire un peu moins mal. Mais le sortilège fonctionne aussi parce que, lorsque la souffrance nous brise la colonne vertébrale, l’art parvient à transformer cette douleur laide et sale en quelque chose de beau. »

 

Dans un livre moins foisonnant (2018), mais tout aussi beau, Emmelene Landon raconte sa dernière année partagée avec son mari mort sur l’île de leurs vacances « Marie-Galante ». « Marie-Galante » est devenu le titre du livre écrit en sa mémoire. Récits et dialogue alternent, souvenirs confiés au papier – de ces lignes se dégage un sentiment d’éternité. Comme si ce qui a été partagé ne pouvait pas être corrompu, brisé par l’accident fatal. Ce livre nous rappelle la puissance des mots et des souvenirs, la saveur inaliénable d’un amour profond.

 

Autre ouvrage paru en 2018… L’écrivain Jean-Philippe Domecq a écrit « L’amie, la mort, le fils », Il y parle de la mort accidentelle d’Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste. C’était son amie et elle est morte noyée dans la mer Méditerranée en sauvant la vie de son fils. Ces pages bouleversantes sont un hommage magnifique rendu à l’amie, la femme, l’intellectuelle. Et il finit par des lignes de l’amie dont les mots vivent encore…Anne Dufourmantelle écrivait :

(…) Quand c’est presque au-delà des forces mais qu’il faut continuer encore, comme la levée de la nuit entre les pierres, quand il faut continuer quand même parce qu’au détour, là où c’est encore invisible, arrive quelque chose. Cette chose qu’on appelle la grâce. L’inespéré.

(…) l’abandon de la peur, la traversée du deuil, l’inespéré, cet étrange espace humain qui se découvre quand tous les autres disparaissent, comme certains paysages à marée basse. »

       

 

Pour finir, Marion Muller-Collard dans son premier roman publié chez Gallimard emprunte, elle, le chemin de la fiction pour interroger les liens de la filiation. Dans « Le jour où la Durance », elle raconte comment une femme affronte la mort de son fils de 37 ans qui était lourdement handicapé. Muré dans la paralysie et le silence. Entre la mort et l’enterrement, en quelques jours elle vit un raz de marée intérieur : travaillent en elle la question de son attachement maternel, mais aussi celle de ses origines, de son lien à sa mère et à son père, à leurs propres morts. Et à l’occasion du deuil de son enfant, elle vit une forme de réconciliation avec elle-même, qui se manifeste dans la venue des larmes, larmes dont elle était privée et qui sont le signe d’une libération intérieure profonde – un barrage a cédé en elle. Dans ce roman, on touche à la puissance de transformation du deuil…

 

Toutes ces histoires sont différentes les unes des autres, aucun deuil ne ressemble à un autre. Mais chacun de ces deuils écorche le cœur, et fait porter le fardeau de l’inéluctable et de l’irrémédiable à celle ou celui qui le traverse… Ces écrivains décrivent comment eux ou leurs personnages sont passés par là, et comment ils ont pu à nouveau sentir le flux et le reflux du vivant en soi.

Ces livres n’occultent pas la souffrance mais témoignent d’une possibilité de la traverser, de la dépasser, d’en faire quelque chose… au moins un livre.

 

Ils nous racontent comment ils ont fait cette traversée de « la détresse » au « repos », pour reprendre les mots du psaume 116.

C’est Dieu dans ce psaume qui « fait du bien à l’âme », comme c’est Lui qui dans le texte d’Ezéchiel est capable de transformer les cœurs et de ranimer par son souffle.

 

Quand on a l’impression de porter à la place du cœur un morceau de la pierre tombale qui a écrasé les jours heureux… On peut sentir parfois l’absence de Dieu. Double peine : absence de l’être aimé et du Dieu aimé.

Dans ces moments-là, il y a un livre parmi tous les autres livres qui peut aussi faire du bien, c’est la Bible. Ce livre qui nous dit que Dieu veille sur notre cœur de chair, qu’il soutient notre souffle par son Souffle… Ce livre nous dit que Dieu est présent dans la traversée du malheur même si nous ne le ressentons pas.

 

Dans ces moments-là, si notre cœur subit une anesthésie des sentiments, nous pouvons faire appel à son intelligence, au choix de la foi. S’accrocher aux promesses de Dieu. Choisir d’y croire et de l’attendre de pied ferme. Et parfois, alors qu’on ne s’y attend pas on peut faire l’expérience de la présence bienfaisante du Souffle de Dieu… Il arrive, il est possible que dans ces moments de chagrin notre cœur devienne aussi plus sensible au domaine spirituel. Que tout nous parle, le chant d’un oiseau, la forme d’un nuage, un simple mot… Il arrive que le sentiment de solitude s’évanouisse dans la conscience de l’amour de Dieu, que soudain tout s’allège et que la joie s’invite à nouveau…

 

Alors il est possible de se sentir vibrant de vie, heureux, capable de s’emballer pour des broutilles et de sentir son cœur frapper à tout rompre sous le coup d’une émotion de joie intense… et la douceur de vivre s’invite sans crier gare… Le voile du deuil s’est déchiré à jamais. Un souffle nouveau nous est donné.

 

Amen

 

 

[1] Poème lu au début du culte : Désert intime – Georges Haldas

 

La voix de Dieu s’est tue

Et seul dans les jardins

le soleil parle aux pauvres

Nous vivons tous

dans un désert sans fin

où notre cœur attend

Nous allumons des feux

Qui donc parmi les pierres

fait refleurir la vie ? Qui nous parle de près ?

Restons dans le désert

Nous y serons un jour

visités en secret.