Luc 1, 26-38 ; Matthieu 1, 18-24             Eaux-Vives     4ème Avent         20201220

J’aime beaucoup les personnages de Marie et Joseph. Exemplaires qu’ils sont dans la manière qu’ils ont eu de se laisser déranger par la venue du Seigneur dans leur vie. Ca n’a pas du être facile pour Marie de se retrouver porteuse en son sein du Seigneur. Cela aurait pu, aurait dû lui couter la vie… et pourtant elle s’en remet à la volonté du Seigneur. Comme chamboulement, Joseph en a eu sa part aussi : se retrouver avec une fiancée enceinte, ce n’est certainement pas comme ça qu’il avait envisagé les choses ! Mais là encore Joseph accepte que la rencontre avec le Seigneur transforme sa vie.

Ces annonces par les anges, cette naissance ont évidemment quelque chose d’un peu mystérieux. Comment tout cela s’est-il vraiment passé ? Je n’en sais rien et à vrai dire, je m’en fiche un peu. Il est évident que ces récits de l’Avent et de Noël sont empreints de beaucoup de poésie, d’imaginaire. Calvin lui-même mettait déjà en garde son auditoire qu’il serait bien naïf de croire que Jésus était né le 25 décembre entre un âne et un bœuf. Là n’est pas le plus important. Ce qui est important, c’est bel et bien que Dieu vient à notre rencontre instaurant une relation inédite entre le Divin et l’Humain.

Que les dieux descendent sur terre, rien de très original à cela. On trouve dans la mythologie classique de nombreux exemples de visites de dieux sur terre ; mais là tout est différent, Dieu ne vient pas s’amuser aux dépends des humains, il vient habiter parmi nous, il vient naître sur la terre et cela change tout. A Noël, il y a une forme de renoncement de Dieu. Dieu disparait ; Dieu meurt à l’image qu’on s’est faite de lui pour venir à notre rencontre de manière renouvelée, surprenante, décalée.

Aujourd’hui encore Dieu vient à notre rencontre et jamais comme nous ne l’attendons ni là où nous l’attendons et nous devons comme Marie et Joseph être prêts à nous laisser déranger par ce nouveau-né. Il ne répond peut-être pas à nos attentes directes, ne correspond pas à l’image que nous avons de lui et pourtant il vient, et ça change tout : encore faut-il que nous acceptions de nous laisser déranger. Et c’est en cela que les personnages de Joseph et Marie sont en tout point exemplaires, dans leur capacité à se laisser déranger par la venue du Seigneur, une venue qui n’a rien de romantique ou de confortable !

Alors il ne nous faut pas, même en régime protestant, négliger le personnage de Marie ; figure exemplaire de tout croyant, de toute croyante.

Parce que finalement c’est quoi notre problème à nous protestants avec Marie, si seulement nous avons un problème avec Marie ? Calvin lui-même, faut-il le rappeler, tient pourtant Marie en haute estime. Il écrit à son propos : « Nous ne refusons point de la tenir pour notre maîtresse et voulons bien suivre ses enseignements ». Alors pourquoi cette crispation protestante autour de cette figure pourtant centrale du récit de Noël ? Ne serait-il pas temps de redécouvrir Marie ? Je fais le pari que Marie, dépouillée de toute forme de mariologie ou pire de mariolâtrie pourrait révéler des traits plus protestants qu’on imagine et offrir de belles perspectives œcuméniques.

Il est vrai que les dogmes promulgués par l’Eglise catholique n’ont pas aidé. Mais il faut bien se rendre compte que ces dogmes sont très récents ! L’« immaculée conception » date de 1854 et prétend reconnaître à Marie pour elle-même déjà une naissance miraculeuse d’une mère légendaire Anne. Quant à l’« Assomption », il est encore plus récent puisqu’il date de 1950 seulement et prétend lui reconnaître à Marie à sa mort une montée corporelle au ciel et sa participation à l’œuvre du salut.

Ces affirmations qui sont tout sauf bibliques ont évidemment contribué à faire de Marie une figure immaculée parfaite, tout à la fois mère, épouse et vierge. Dans un catholicisme où l’accès au salut et à Dieu devait passer par le clergé, cette figure de Marie devenait plus proche et accessible que le Christ lui-même.

Il est clair qu’en protestantisme nous ne pouvons nous reconnaître dans cette vision de Marie, Mère de Dieu immaculée et bien plus qu’une figure purement humaine. Mais cette dérive ne doit pas nous faire pour autant nous faire rejeter la figure biblique de Marie. Et je crois, que lorsque nous renonçons aux caricatures, la personne de Marie peut nous rapprocher, protestants et catholiques, plus qu’elle nous divise. Elle peut même devenir ce chemin commun qui nous mène au Christ.

Dans le récit biblique, Marie, avant d’être mère ou épouse, est d’abord une jeune fille. Rien n’est dit dans le texte biblique, mais on peut aussi l’imaginer sœur, dans une famille probablement nombreuse. Les jeunes filles de l’époque quittent le statut d’enfant vers l’âge de douze ans. On peut imaginer que Marie avait peut-être une quinzaine d’années quand elle est fiancée à Joseph. Lui vient de Bethléem, village célèbre de Judée alors qu’elle vient plus modestement de Nazareth, petit village de Galilée. Intéressant de noter que c’est Marie et non Joseph qui donnera son lieu d’origine à Jésus …de Nazareth et non de Bethléem. Marie dans son origine modeste transmet à Jésus cet élément de l’incarnation, cette proximité avec les petits.

Rien ne prédestine Marie, ni son origine, ni son statut et encore moins son âge à devenir un personnage clef de l’histoire du salut. Mais voilà, elle est choisie par « pure grâce ». Il y a du « sola gratia » si cher aux protestants dans la figure de Marie. Sans rien demander, la voilà bénie, choisie, appelée dans sa toute fragilité, dans son humanité. L’annonce de l’ange lui tombe littéralement dessus et cela va changer sa vie, c’est le moins que l’on puisse dire. Comparons l’attitude de Marie à celle de certains prophètes de l’Ancient testament. Pensez à Jonas quand il reçoit l’appel de se lever pour aller à Ninive annoncer la Parole de Dieu, il commence par fuir à l’autre bout du monde avant d’accepter à son corps défendant de s’y rendre finalement. Rien de cela chez Marie. Et pourtant l’appel de l’ange change sa vie encore davantage que celle de Jonas et la menace encore plus gravement. Elle aurait pu fermer les oreilles et les yeux ou fuir tant l’annonce qui lui est faite diffère du scénario qu’elle avait imaginé avec Joseph. Et pourtant elle accepte. Et ce qui est beau dans l’attitude de Marie c’est qu’elle ne fait pas que subir servilement ce qui lui arrive. Elle témoigne son adhésion non sans avoir d’abord chercher à comprendre. Et c’est peut-être là son côté très protestant. Elle reçoit la Parole mais cherche d’abord à comprendre ; elle entre en dialogue ; elle n’est pas prête à croire n’importe quoi. Marie n’est pas stupide, sa raison lui dit que cela n’est pas possible. Elle a une attitude certes d’ouverture et d’accueil, mais une attitude critique : « comment cela se peut-il puisque je suis vierge ? » questionne-t-elle non sans malice l’ange. Marie la protestante est d’accord de se laisser féconder par la Parole, mais se garde d’accueillir n’importe quelle parole !

Il y a chez Marie, et c’est ce qui me plaît tant, une attitude tout à la fois d’ouverture et de confiance face à l’inattendu de Dieu mais aussi de questionnement. Marie accepte certes d’être la servante du Seigneur, puisque telle est désormais sa vocation, mais elle n’en devient pas pour autant servile ou docile. La tradition a voulu par la suite faire de Marie un modèle d’obéissance ; ce qui a bien arrangé le pouvoir masculin pour cantonner les femmes et les soumettre à un rôle subalterne. Mais ici avant d’obéissance, il est surtout question de courge et de confiance. Et cette confiance chez Marie, à la différence de bien des prophètes appelés par le Seigneur, la conduit immédiatement à la louange, comme le chante si superbement le Magnificat.

La grâce première, l’écoute, la confiance, la raison qui débouchent sur la louange voilà le beau chemin de foi de Marie, notre sœur dans la foi. Et c’est à travers elle, tout humaine qu’elle est, que le Seigneur nous rejoint.

Le récit de Noël évoque ainsi le miracle de la naissance virginale du Fils de Dieu. Ce miracle, comme tout miracle par définition, je ne cherche pas à le comprendre mais j’aime chercher à comprendre ce que le miracle veut me dire. Et le miracle de la naissance de Jésus à beaucoup à nous apprendre, à commencer par nous faire découvrir cette inouïe proximité du Fils de Dieu avec notre réalité humaine. Car s’il y a bien une chose que nous partageons tous, nous les humains, c’est bien le fait d’avoir passé neuf mois dans le ventre de notre mère. Et ce miracle nous le dit : le Christ aussi !

Cela nous signifie que désormais Dieu vient tisser une relation toute particulière avec l’humanité et que Marie dans son humanité et dans sa foi est la première bénéficiaire de cette présence renouvelée de Dieu, et son premier témoin. A nous, comme Marie a su le faire, de savoir écouter cette Parole, de savoir l’accueillir, de nous laisser dérouter et féconder par elle.

Non pas donc Marie notre mère et encore moins mère de Dieu mais Marie notre sœur, exemplaire dans sa manière d’accueillir ce Dieu qui vient au creux de notre vie humaine, de notre intimité ; Marie notre sœur la bienheureuse qui dans sa simplicité mieux qui quiconque a chanté sa louange à travers les mots du Magnificat. Marie, modèle de foi, mais aussi d’écoute, de compréhension et de témoignage ; Marie qui se laisse habiter et conduire par l’Esprit saint.

Je nous souhaite en tout cas qu’en ces jours de Noël nous puissions à l’image de Marie, avec discernement et foi, savoir-faire de la place à Dieu qui ne cesse de venir, par pure grâce, frapper à l’improviste à la porte de notre vie.

Amen

pasteur Emmanuel Fuchs