Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs au temple de Champel
le dimanche 28 février 2021

La critique la plus acerbe que l’on entend régulièrement contre les croyants, c’est qu’ils veulent parler au nom de Dieu ; qu’ils prétendent détenir une forme de vérité. Cette critique, il faut bien le reconnaître, n’est pas dénuée de fondements. On en voit en effet de ces croyants qui pensent savoir ce que Dieu pense et qui au nom de Dieu veulent imposer leur manière de penser ou de vivre. Les exemples sont hélas légion entre les mollahs, les fondamentalistes, les traditionalistes, les sectaires de tout poil… Il faut absolument s’en méfier.

L’épisode de la Transfiguration dit avec magnificence tout à la fois l’extraordinaire proximité d’un Dieu qui se révèle et l’impossibilité fondamentale de pouvoir mettre la main sur Lui.

Pierre, Jacques et Jean vivent une expérience étonnante : la révélation de la grandeur, de la divinité de Jésus. Ils pressentent qu’ils sont en train de vivre un moment d’une rare intensité et une communion très particulière avec Dieu et leur reflexe est de vouloir figer ce moment, de le capturer : « dressons trois tentes », proposent-ils. Mais cela n’est pas possible. Ces moments d’intense communion, de révélation, de bénédiction, ces moments où l’on sent comme la main de Dieu se poser sur nous, que nous avons les uns les autres peut être eu la grâce de ressentir à de rares occasions, et bien nous ne pouvons en faire provision, nous ne pouvons les capturer. Ils ne font que nous traverser furtivement. Nous pouvons alors réentendre cette belle phrase du prophète Esaïe : « recherchez le Seigneur puisqu’il se laisse trouver » comme une promesse qui se réalise. Oui le Seigneur se fait proche, oui il se laisse trouver, mais non, je ne peux mettre la main sur lui ; toujours il m’échappe.

La nuée qui les recouvre symbolise tout à la fois cette présence de Dieu qui accompagne et conduit le peuple et cette distance qui se maintient entre le Dieu révélé et les croyants. Cette nuée est celle du non savoir, de la non-maitrise de Dieu qui nous rappelle que nous marchons non par la vue ou la possession de Dieu, mais par la foi.

Il est intéressant de noter dans ce passage que Pierre, Jacques et Jean sont visiblement privilégiés. Tous les disciples ne vont pas avoir la chance de vivre cette révélation, cette proximité extrême avec Dieu ; cela n’en fait pas pour autant des croyants hors norme ; ils ne comprennent du reste pas bien ce qu’ils sont en train de vivre et cela ne leur garantit à l’avenir aucun accès privilégié auprès de Dieu, ni une meilleure connaissance, ou la possibilité de parler pour Dieu. Il leur est même demandé de ne raconter à personne ce qu’ils ont vu. Cette demande peut surprendre. Elle se justifie à mon sens pour deux raisons. Premièrement, le risque est grand que les disciples tirent à tort gloriole pour eux-mêmes de cette expérience et qu’il se considèrent alors comme des croyants supérieurs aux autres. Le deuxième, c’est que ce qu’ils ont vécu, comme toute expérience mystique, comme tout sentiment de profonde communion avec Dieu est de l’ordre de l’intime, de l’indicible. Difficile en effet de partager une telle expérience avec quelqu’un qui ne l’a pas vécue. Et cela doit nous interpeller, nous les croyants, sur notre manière de parler de notre foi. En effet, il y a un double risque, celui de se taire, de ne jamais témoigner de sa foi par une excessive pudeur ou crainte (j’ai envie de dire que c’est le risque majeur qui nous guette à nous les protestants genevois !), mais il y aussi le risque inverse, celui d’avoir une attestation de sa foi trop carrée, qui en devient repoussante, parce que précisément ceux qui sont en face de nous ne peuvent entendre ou comprendre ou croire un tel témoignage de foi.

Probablement que si Pierre, Jacques et Jean avaient proclamé haut et fort ce qu’ils avaient vécu, cela n’aurait pas forcement permis aux personnes rencontrées de s’associer à cette révélation, mais les aurait plutôt repoussés. En revanche, redescendus de la montagne, les voilà à nouveau aux prises avec la réalité, la souffrance, la vie ordinaire. Et c’est vers ce père désemparé devant la maladie de son Fils qu’ils vont se retrouver, un mal-croyant à mille lieues d’avoir vécu une expérience spirituelle de l’intensité de celle que viennent de vivre Pierre Jacques et Jean ; une foi presque opportuniste du père, une foi hésitante en tout cas, mais une foi empreinte d’amour « je crois, viens au secours de mon manque de foi », avoue-t-il en forme de confession de foi.

Les disciples, comme tout croyant, comme le père de cet enfant probablement aussi après la guérison de son fils, ont dû apprendre à « redescendre ». Vivre un temps spirituellement fort, c’est important ; ces moments forts, ces moments de grâce sont autant de rappels dans notre vie de la proximité aimante de Dieu, mais nous ne pouvons pas « rester sur la montagne » autrement dit rester constamment dans cet état de forte émotion. Dieu ne nous veut pas pour lui, hors du monde, mais il nous veut, nourris de cette confiance en sa proximité, mais bel et bien dans le monde.

Cela me rappelle l’expérience mainte fois répétée quand je me rends à Mazille, ce couvent de sœurs carmélites auquel je suis très attaché et où je me rends régulièrement depuis 40 ans. Chaque fois que je vais en retraite là-haut sur leur colline, je vis un temps de haute spiritualité, mais il me faut redescendre, reprendre la route et retrouver l’ordinaire de la vie. Et la descente n’est jamais facile à moins d’arriver à vivre en bas, nourri, porté par le souvenir de cette intensité spirituelle.

Pour les disciples, le témoignage va passer non par le discours exalté de ce qu’ils ont vécu sur la montagne, mais à travers la guérison de cet enfant, avec travers l’attention qu’ils vont porter aux autres, à travers leurs actes plutôt que leur discours.

J’aime cette histoire qui nous rappelle combien Dieu est un Dieu qui se veut proche de l’humain. Dieu n’est donc pas inaccessible, réservé à quelques élites ou quelques disciples choisis. Dieu se veut proche de nous dans l’ordinaire de notre vie. Mais cette proximité, cette communion possible n’efface pas pour autant la distance qui demeure. Je dirais même que c’est au moment de la plus grande intensité spirituelle qu’on mesure à quel point Dieu nous échappe. Il faut maintenir cette tension entre révélation et mystère, entre proximité et distance. C’est dans cette tension que naît la foi, sans elle nous risquons la tentation suprême, celle de vouloir accaparer Dieu ou prendre sa place. Cette impossibilité de mettre la main sur Dieu ne doit pas nous décourager à le chercher, car Dieu se laisse chercher et entendre dans l’ordinaire de notre vie.

Amen