Emmanuel Fuchs le 20/09/2020

Prédication de Emmanuel Fuchs
Le 20 septembre 2020 au temple de Champel

A défaut de célébration œcuménique, je me suis dit que j’allais prendre pour ce matin le texte proposé par le lectionnaire, une manière de souligner notre communion et notre proximité dans le partage de la Parole avec nos frères et sœurs catholiques.

Et le texte du jour est ce texte très connu et si beau des ouvriers de la dernière heure. Nous l’avons tous déjà entendue mainte fois et pourtant à chaque fois, elle provoque chez nous à nouveau un certain sentiment de malaise. Vous ne me ferez pas croire en effet que vous n’avez pas éprouvé une certaine compréhension à l’égard de ces ouvriers de la première heure. Il y a quand même quelque chose d’injuste là-dedans !

Chaque fois en effet qu’on lit cette parabole, par exemple avec des catéchumènes ou dans un groupe de partage, ça ne manque pas : les réactions sont vives et l’on éprouve invariablement de la compréhension à l’égard des réactions outrées des ouvriers ayant trimé sous le soleil la journée durant. Non ce n’est pas juste ! ça ne peut pas marcher comme ça et je mets au défis tous les parents qui voudraient appliquer avec leurs enfants les méthodes de ce patron. Essayez seulement et vous verrez le tollé que cela risque de provoquer entre les enfants ; si l’un a l’impression d’en avoir fait plus que les autres pour recevoir in fine la même récompense que ces frères et sœurs ; c’est la crise assurée !

Le sentiment d’injustice que cela provoque est indéniable, mais est-ce vraiment si injuste ? car finalement les ouvriers de la première heure ne sont pas floués, ils obtiennent exactement ce qu’il leur avait été promis. Le maître est donc juste à leur égard !

De fait on peut poser tous les arguments, débattre pendant des heures on en reviendra toujours au même point : d’un côté non ce n’est pas juste (on sent bien qu’il y a quelque chose d’injuste), mais d’un autre personne n’est contractuellement floué !

C’est bien là la force de cette parabole : provoquer chez nous une forte réaction pour pouvoir nous permettre de la dépasser dans un deuxième temps. C’est le principe même de toute parabole : raconter une histoire ordinaire, mais y introduire un élément qui fait que l’histoire coince et nous obliger alors à élargir notre regard.

Alors reprenons notre histoire. D’un point de vue économique ; ça ne peut pas jouer. Si vous faites partie des ouvriers de la première heure, je doute fort que vous soyez motivés le lendemain matin pour aller de nouveau travailler à la première heure ; finalement pourquoi ne pas profiter d’une grasse matinée de temps en temps puisque de toute manière vous serez payés pareil !

Si nous demandons alors aux ouvriers de la première heure ce que le maître aurait dû faire pour contrer ce sentiment d’injustice, ils répondraient probablement que le maître aurait dû payer chacun en proportion du travail fourni. Logique ! Logique oui, mais est-ce forcément plus juste ? Avec cette logique, les ouvriers de la dernière heure n’auraient reçu qu’un salaire misérable qui ne leur aurait tout simplement pas permis de vivre et encore moins d’entretenir leur famille. Une pièce d’argent étant communément admise comme le salaire raisonnable qui permettait à l’époque aux ouvriers journaliers de faire vivre leur famille. Pour suivre la logique des ouvriers de la première heure et pour respecter leur compréhension de la justice, on créerait de fait une autre injustice : celle qui verrait des personnes ne pas arriver à nourrir leur famille. Nous sommes là placés devant un dilemme ; nous n’arrivons pas à tenir tous les paramètres ensemble dans une logique bien ordonnée et c’est vraiment le but même de cette parabole.

Ce débat ancestral ressurgit aujourd’hui d’une certaine manière avec les discussions récurrentes autour de la question du salaire universel qui provoque le même de discussions et d’antagonisme entre les logiques inverses.

Mais finalement de quoi nous parle cette parabole ? Certainement pas d’un modèle économique ; je ne pense pas qu’on puisse s’appuyer sur elle pour défendre tel ou tel modèle économique. Elle nous parle davantage de notre difficulté à mettre en résonnance notre soif de justice et la compréhension que nous nous faisons de l’amour de Dieu ; deux termes qui ne semblent pas toujours bien aller ensemble.

En fait s’il n’y avait eu que les ouvriers de la première heure ayant reçu à la fin de la journée leur pièce d’argent …. Nous ne serions pas là à discuter…. C’est bien parce que le maître opère une forme d’injustice positive à l’égard des ouvriers tardivement embauchés que des réactions se déchaînement. Si l’on veut bien le maître n’agit pas injustement, mais il agit mieux que ne le demande la justice humaine. Il est débordant de générosité. Avant d’être juste, le maître est donc bon, tel est bien ce que la parabole veut mettre en lumière.

Pendant des siècles, dans toute l’histoire des religions, la justice de Dieu était comprise selon le principe du « Do ut des » ; je donne pour que tu donnes ; une sorte de marchandage constant avec la divinité : donner à Dieu pour qu’il me donne, pour que le sort me soit favorable, pour qu’il m’aime et me protège en retour. C’est le principe des sacrifices et c’est tellement humain, inné, naturel comme comportement ; c’est pourtant cette manière de voir – à la suite de cette parabole et d’autres textes bibliques – que la Réforme, voici cinq cents ans va profondément remettre en question. Dieu ne nous rétribue pas selon nos mérites, mais par pure grâce. Dieu ne nous aime pas parce qu’il le devrait ou parce que nous sommes bons ou parce que nous avons fait ce que la religion prescrit, mais uniquement parce qu’il est Amour. C’est bien là le cœur de notre foi. Nous n’avons pas ceci ou cela à faire pour que Dieu nous aime en retour. En Christ, je suis aimé inconditionnellement par Dieu et cet amour peut changer ma vie ! Mais si en bons protestants que nous sommes, nous ne sommes pas pour la théologie des œuvres, il y a constamment quelques glissements subtils plus ou moins conscients qui nous font retomber dans les travers des ouvriers de la première heure.

Nous essayons j’imagine tous d’avoir une vie plus ou moins ordonnée ; nous ne buvons pas trop, nous mangeons sainement, nous avons un certain nombre de valeurs sociales, éthiques, bref dans ce monde en perte de repères, nous essayons d’avoir un mode de vie plus juste et solidaire que beaucoup d’autres, c’est ce que nous pensons et c’est peut-être bien vrai. Le problème commence quand nous pensons que parce que nous vivons plus justement nous devrions être comme plus épargnés que les autres face aux souffrances, aux injustices. Or il n’en est rien et c’est précisément cela qui nous questionne et risque même parfois d’ébranler profondément notre foi.

Je me souviens comme tout jeune pasteur avoir été fortement impressionné par une dame qui devait être dans la cinquantaine et qui se mourait d’un cancer. Sa fille, jeune mariée alors qu’elle était à son chevet lui disait : « mais c’est trop injuste » et elle de lui répondre : « C’est quoi la justice, pourquoi est-ce que ce serait plus juste qu’un autre que moi souffre ? »

Il y a toujours ce risque de penser que Dieu devrait garder des proportions admissibles et traiter ceux qui sont plus mauvais que nous en tant que tels. La parabole par la provocation qu’elle met en scène nous aide à élargir notre perspective. Le maître donne à entendre aux ouvriers de la première heure qu’il ne faut qu’ils regardent l’attitude du Maître dans une perspective de frustrés, mais dans sa perspective à lui. Ils sont donc invités à se réjouir du fait que le maître ait pu donner suffisamment aux derniers pour qu’ils puissent eux aussi vivre dignement, plutôt que de sentir lésés.

Combien en effet de sentiments d’injustice naissent d’une comparaison. Dans cette histoire, mais comme si souvent aussi dans la vie, c’est la comparaison qui créé le sentiment d’injustice en soulignant ce qu’on n’a pas et non pas en commençant par rendre grâce pour ce qu’on a !

Cette parabole est cruelle pour les ouvriers de la première heure, qui sont pourtant d’honnêtes et besogneux ouvriers, d’honnêtes et fidèles croyants, pourrions-nous traduire, parce que leur compréhension de la justice voudrait maintenir le fait que si Dieu aime, il devrait y avoir quand même un certain avantage à œuvrer fidèlement pour Dieu, or voilà que ça ne marche pas comme ça. Et c’est vrai qu’on a tous tendance à vouloir trop vite ramener Dieu à la mesure humaine pour pouvoir – et c’est légitime – le comprendre, voire le contrôler, lui dire comment il devrait agir – ce qui est déjà moins légitime !

Mais à l’image de la fin du livre de Job où Dieu place Job face à la grandeur de la création pour que celui-ci comprenne qu’il ne peut pas tout comprendre, nous devons accepter que notre mesure est parfois trop petite et que nous ne pouvons appréhender la question de la justice de Dieu dans toute sa complexité et la faire tenir en cohérence avec l’amour inconditionnel de Dieu.

Mais affirmer ainsi que la justice divine nous dépasse ultimement ne peut en aucun cas nous dispenser d’œuvrer pour la justice ici-bas. Nous ne sommes pas encore dans le Royaume et tout l’Evangile nous incite à être des artisans de justice « Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33) nous rappelle le Seigneur dans la parabole des soucis.

Ce qui est frappant aussi dans notre texte c’est que le travail n’est finalement que peu ou pas décrit ; celui qui semble le plus se démener c’est bien le maître lui-même qui ne cesse d’aller et venir à la recherche de nouveaux ouvriers. Pas d’examens d’embauche, pas de reproches à ceux qui restent sur le carreau, il y a du travail pour chacun ; pas de grille d’évaluation et pas de salaire au mérite ; tous sont placés devant la générosité du maître, tous sont appelés, tous sont dignes de travailler, peu importe leur histoire ou leurs compétences.

Rappel, image que nous ne sommes pas invités à entrer en relation avec notre maître afin qu’il nous rétribue en retour ; non, c’est bien parce qu’il nous aime d’un amour inconditionnel, qu’il ne cesse de venir à notre rencontre, qu’il ne cesse de venir nous dire qu’il compte sur nous pour travailler à sa vigne que nous pouvons répondre à son invitation. Il ne s’agit pas de répondre à l’invitation de Dieu de mettre qui nous sommes à son service et au service de notre prochain (avec nos forces et nos faiblesses, nos charismes et nos limites) pour que Dieu nous aime ! non ! Mais c’est bien parce qu’il nous aime et que nous sommes les premiers bénéficiaires de l’amour de Dieu que nous pouvons nous mettre à l’œuvre en reconnaissant combien si Dieu voulait vraiment nous juger comme nous jugeons, jamais nous ne pourrions être dignes de cet amour dont il nous bénit. Oui je suis le premier bénéficiaire de la générosité de Dieu ; si Dieu voulait être vraiment juste avec moi selon la justice des ouvriers de la première heure je ne pourrais recevoir que quelques miettes de l’amour de Dieu bien insuffisantes pour me permettre d’affronter le monde et ma vie.

Mais c’est bien parce que Dieu, avant d’être juste est …bon, qu’il me bénit de son amour et me donne sa grâce, sa présence et sa force non pas en fonction de ce que je fais ou de qui je suis mais seulement de qui il est, un Dieu bon et miséricordieux.

Amen