Avec ce texte nous voilà plongés dans une scène de la vie quotidienne, c’est le principe même des paraboles : ici des jeunes filles vont à la rencontre de l’époux qui arrive. Scène ordinaire, mais cette fois-ci l’attente est plus longue que d’habitude (peut-être une histoire de dote à régler à la dernière minute, que sais-je ?) et toutes finissent par s’endormir !

Parmi elles cinq sont décrites comme sages, les autres comme insensées et seules les sages finiront par entrer dans la salle de noces, car elles avaient assez d’huile. Et la conclusion c’est que nous sommes invités à veiller !

Seulement il y a un problème, le fil de cette parabole n’est pas logique ; j’aurais volontiers compris cette conclusion si les sages étaient restées éveillées pendant que les autres dormaient, mais toutes s’endorment de la même manière et puis excusez-moi mais

celles qui sont décrites comme sages se comportent en vraies chipies à l’égard des cinq autres, bien loin de l’image exemplaire de la charité chrétienne. Et puis il y a encore un indice qui doit nous alerter. Le texte nous dit que le Royaume des cieux est comparable aux dix jeunes filles vierges et pas seulement aux cinq sages….

Il nous faut creuser cette parabole qui ne cesse de nous emmener sur des fausses pistes…

Cette parabole comme tout le chapitre 24 qui la précède interpelle la première Eglise face à l’incertitude du temps présent. Ces premières communautés attendent le retour imminent du Christ, mais cette attente se prolonge. Alors face à cette incertitude, le risque pourrait être celui de vouloir absolument être affirmatif, de savoir, de calculer quand sera le jour J. Combien de temps cela va durer encore ? Et on peut imaginer que beaucoup devaient prétendre pouvoir apporter une réponse catégorique à ce sujet, mais l’Evangile nous invite à la prudence car c’est impossible de le dire : nul ne sait ni le jour ni l’heure ! Inutile de chercher à savoir, et c’est bien pourquoi il faut veiller ! Plutôt que de s’accrocher à de fausses certitudes, il faut faire le pari de l’attente confiante !

Mais veiller est un exercice difficile ; la parabole le montre bien en soulignant que toutes finissent par s’endormir insensées comme sages.

Alors est-ce que cela voudrait dire que nous devrions être sans cesse sur le qui-vive, constamment en éveil de peur de manquer un signe que le Seigneur pourrait nous faire ? Est-ce vraiment cela que le Seigneur exige de nous ? Je ne le pense pas, car dormir, je ne vous apprends rien, est absolument indispensable à notre nature humaine. Et dans le Bible, du reste, nous pouvons remarquer qu’il y a plusieurs sortes de sommeil. Il y a celui de Jésus dans la tempête, un sommeil de confiance, de paix. Il y a aussi le sommeil des disciples à Gethsémani, un sommeil de peur, de fuite. Le cœur de cette parabole, me semble-t-il, ne tourne donc pas tant autour de la question du sommeil (car toutes sont logées à pareille enseigne) qu’autour de la question de l’huile. L’huile, dans la Bible, elle peut être alimentaire, cosmétique, pharmaceutique, liturgique. Elle porte évidemment une très forte connotation symbolique. On peut assimiler l’huile à la grâce qui nous est donnée, cet amour de Dieu qui permet d’éclairer notre vie, mais là encore notre parabole semble nous conduire dans une impasse, car cela voudrait-il dire qu’il n’y en a pas assez pour tout le monde, que seule la moitié peut entrer dans cette proximité de Dieu. Cela semble tellement contraire à tant d’autres passages de l’Evangile qui nous parlent de cet amour sans limite. Pensez encore à Elie et à l’huile qui se renouvelle sans fin.

Observons du reste bien cette parabole : ce n’est pas tant parce qu’elles n’ont pas d’huile que les filles insensées ne peuvent entrer dans la salle des noces, mais bien plutôt parce qu’elles sont finalement parties ailleurs pour en chercher. Quand l’époux arrive, elles ne sont plus là !

Être là dans l’attente confiante, voilà bien ce qui nous est demandé, que l’on soit sage ou insensé, ou les deux en même temps comme souvent, que l’on ait de l’huile en abondance ou pas, qu’on sommeille ou non, il faut demeurer dans le désir de cette rencontre.

L’huile, c’est ce qui finalement me permet de dormir avec confiance, de tenir dans la distance.

Veiller n’est donc pas à comprendre comme une incitation à rester constamment dans une forme d’attente angoissée, tel le guet sur le qui-vive, mais une invitation à entretenir son huile.

Alors il nous faut réfléchir à ce peut vouloir dire « entretenir son huile ».

Et je dois bien avouer qu’une nouvelle la Bible m’a frappé par sa capacité à nous rejoindre dans ce que nous vivons. La période que nous traversons est inédite, anxiogène à bien des égards. Elle malmène notre mode de vie et nous prive de ce qui donne de la saveur à la vie. Au printemps dernier, nous avons tous joué le jeu avec l’espoir que cette dramatique parenthèse se referme bien vite. Et puis nous voilà à nouveau à prêcher du haut de la galerie, à vivre confinés, à garder nos distances les uns des autres et cette fois-ci avec cette angoisse en plus de ne pas savoir combien de temps cela va durer, et si après la 2ème vague, nous ne devrons pas encore en affronter une troisième. Devant une telle incertitude, il n’est pas facile de ne pas se décourager, de ne pas déprimer ou tout simplement de ne pas être inquiet pour son travail ou sa santé ou celle de nos proches. Et il va falloir, frères et sœurs, apprendre à durer ; il va falloir tenir bon, il va falloir entretenir son huile !

Entretenir son huile, pour moi c’est entretenir ma relation avec le Christ, ma vie spirituelle, ma richesse intérieure. Le Christ n’est pas indifférent à ce qui nous arrive, aux ténèbres que nous traversons, aux doutes qui nous assaillent. La parabole le souligne par le fait que c’est au plus sombre de la nuit que l’époux arrive. C’est d’abord une voix qui se fait entendre réveillant les jeunes filles, littéralement les ressuscitant nous dit le texte, les remettant sur pied. C’est alors que la différence s’opère entre les sages et les insensées. Les insensées n’ont pas su entretenir leur huile, parce qu’au jour de bonheur, elles n’ont pas pris garde aux bénédictions de Dieu. Par manque de réserves de bénédictions, elles ne peuvent entendre et bénéficier de cet appel à la vie. Si elles avaient été dans cette relation de confiance, elles auraient pu tout simplement rester là malgré l’obscurité et leur manque d’huile avec cette confiance que le Seigneur les aurait accueillies malgré tout ; mais elles sont parties ailleurs, en urgence, en panique chez quelques marchands de bénédiction à bon marché.

Certes elles avaient commencé par demander l’aide de leurs consœurs et le refus des sages de partager nous surprend, mais il faut bien admettre que dans la vie il y a des choses qu’on ne peut pas forcément partager. A un moment donné chacun, chacune se retrouve face à soi-même, mêmes nos proches, malgré tout leur amour, ne peuvent vivre à notre place ce que nous vivons. On ne peut espérer pour les autres, on ne peut pas croire pour les autres.

A un moment, il est de notre responsabilité personnelle d’entretenir son huile, en assimilant les bénédictions de Dieu au quotidien.

Face à tout ce que nous entendons, face à tant de discours contradictoires de ceux qui prétendent savoir, devant cette tension entre économie et santé publique, difficile de savoir à qui et à quoi se raccrocher ; difficile aussi de tenir dans la distance quand on mesure que les fêtes de Noël elles-mêmes semblent compromises.

Mais le Seigneur nous fait cette promesse : il vient ; il ne nous abandonne pas ; il est avec nous. Au moment où la tentation serait peut-être grande d’aller chercher ailleurs de quoi nous rassurer ; cette parabole nous invite à entretenir notre huile peut-être surtout en cette période d’attente et d’incertitude, c’est-à-dire prendre soin de notre vie intérieure ; la lecture, la musique, les ballades en forêt, la prière, l’écoute de la Parole, le téléphone aux amis sont peut-être plus propices à entretenir notre huile que d’écouter en boucle des émissions d’infos anxiogènes, car faut-il le rappeler : nul ne sait ni le jour ni l’heure. C’est dans la confiance que nous devons avancer, confiance dans ce Christ qui marche à nos côtés. Nous n’avons pas de crainte à avoir que le Seigneur nous rejette, comme les vierges insensées, car Dieu ne laisse personne à la porte. Ce qu’il laisse à la porte, c’est notre prétention à vouloir savoir, notre orgueil, notre inconstance qui nous encouragent à aller chercher ailleurs.

Le Seigneur nous invite à entrer avec lui dans la salle des noces ou pour le dire autrement, puisque c’est l’image du mariage qui est évoquée, à demeurer en alliance avec lui.

Cela nous est donné, l’amour de Dieu est gratuit, il est pour chacun, il est surabondant, mais c’est à nous de l’entretenir. C’est en aiguisant notre regard au quotidien pour y discerner les traces des bénédictions de Dieu que nous pourrons affronter les périodes d’attentes et d’obscurité avec cette confiance que cet amour de Dieu est plus fort que tout.

Amen