Avec Marc tout va très vite, les premiers épisodes sont condensés en seulement quelques versets : la prédication de Jean Baptiste, le baptême de Jésus, le récit de la tentation en seulement treize versets. Et voici qu’on annonce que Jean a été livré. Marc veut par cette mention manifester ainsi combien Jésus vient s’inscrire à la suite de Jean, dans son sillage. On peut toutefois noter qu’il y a eu de fait probablement une certaine rivalité, voire une concurrence, dans la première église entre les disciples de Jean et ceux de Jésus. Le courant inspiré par Jean Baptiste n’a pas dû disparaître aussi vite. Passons.

Il est intéressant de souligner que tant que Jean que Jésus lancent un appel à la conversion. Au verset 4, nous lisions : « Jean le Baptiste parut dans le désert proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. » Au verset 15, on entend Jésus proclamer : « le temps est accompli et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile. » Le même appel est lancé toutefois avec une différence, une inversion qui me semble importante. Avec Jean, nous sommes encore dans le registre classique du religieux : comportez-vous bien, convertissez-vous et vous aurez la bénédiction, le pardon des péchés. Nous sommes toujours avec Jean dans cette forme de deal, de marchandage avec Dieu : si je fais juste, si je fais ce que Dieu me demande, alors je serai en bénédiction, je serai sous son regard bienveillant. Le fameux « do ut des » du religieux. Je te donne pour que tu me donnes en retour !

Avec Jésus, soudainement tout change ; nous ne sommes plus dans ce marchandage de devoir faire quelque chose pour bénéficier de la miséricorde ou de la bénédiction de Dieu. Ce n’est pas pour quelque chose qu’il faut se convertir mais parce que ! Parce que le Règne de Dieu s’est approché ! Ici la bénédiction est première. Parce que Dieu est grâce, parce que Dieu s’est fait proche, parce que Dieu s’intéresse à moi, à ma vie, à mon histoire, alors je suis invité à vivre en conséquence, à me convertir, à changer radicalement.

Cela peut paraître une subtilité de théologien qui achoppe sur les versets. De fait, cela change tout, cela change complètement le rapport entre l’humain et le Divin et c’est bien cela la Bonne Nouvelle, l’Evangile dont il est question. Croyez à l’Evangile, nous enjoint le Christ ! Croire à cette Bonne Nouvelle, c’est réaliser que l’amour de Dieu, sa grâce, sa miséricorde, sa bienveillance, peu importe comment on la définit, elle nous est donnée ; elle nous est offerte.

Alors certes, c’est difficile d’entendre cette assertion que le Règne de Dieu s’est approché. On a souvent de la peine à le reconnaître quand on voit l’état du monde et ses famines, ses violences, ses injustices … Mais annoncer que le Règne de Dieu s’est approché, ce n’est pas encore affirmer que l’on vit déjà dans le Règne de Dieu. Nous sommes encore dans une réalité bien terrestre, mondaine, historique. Et il ne faut jamais l’oublier ou nous croire déjà dans une autre réalité. C’est là où ma lecture diffère passablement de certaines lectures des milieux évangéliques, qui voient dans ces textes comme des signes de la fin des temps. Oui il faut prendre ces textes au sérieux, mais les prendre au sérieux, ce n’est pas les lire comme un appel à vivre dans une dimension apocalyptique de la fin des temps, mais les prendre au sérieux c’est reconnaître avec eux que nous pouvons désormais porter un autre regard sur notre réalité historique et mondaine. Il ne s’agira jamais de fuir le monde ou de vivre dans une réalité parallèle, mais d’accueillir Dieu dans l’aujourd’hui de mon histoire.

Dieu s’est fait proche à Noël et cela change tout, cela change mon rapport à Dieu (plus besoin pour moi de monter dans je ne sais quelle réalité pour être en lien avec Dieu, c’est Dieu qui vient à moi), plus besoin de craindre Dieu ou de le servir à travers les rites ou les commandements ; cela change mon rapport au monde, puisque Dieu a décidé d’y naitre, d’y vivre et d’y mourir, ce monde devient le lieu même de la révélation. Comme on l’a vu avec l’épisode précédent du baptême de Jésus : le ciel s’est déchiré : il n’y a plus le monde de Dieu d’un côté et celui des hommes de l’autre. Mon monde, ma vie, devient le lieu de la révélation. C’est ça la Bonne Nouvelle ! Et aujourd’hui ce même appel nous est à nouveau adressé : « convertissez-vous et croyez à l’Evangile ! »

Et nous voyons avec l’Evangile de Marc que cette proximité de Dieu elle se traduit tout de suite par l’appel des premiers disciples. Et cela souligne bien qu’il y a de fait d’un côté la proclamation « urbi et orbi » de L’Evangile (on le voit à travers le ministère de Jésus quand il s’adresse aux foules ou enseigne dans le Temple) et de l’autre un appel beaucoup plus personnel, intime adressé à chacune et à chacun en particulier.

Comme je le dis souvent : Dieu n’aime pas en vrac, mais connait et aime chacun de nous dans notre intimité la plus profonde, il nous suit, nous accompagne, nous guide et connaît chaque trait de notre histoire, partage nos joies et nos peines. Et c’est ainsi, je le crois très profondément, que Dieu s’adresse personnellement et donc différemment à chacune et chacun d’entre nous. Cet appel personnel, nous pouvons l’entendre dans le secret de notre prière, il peut parfois résonner au milieu d’une parole adressée plus largement. Combien de fois n’ai-je pas entendu quelqu’un venir me dire à la sortie du culte que la prédication avait résonné de manière toute particulière pour lui ou pour elle, comme si je m’étais adressé tout spécialement à lui…

Intéressons-nous quelques instants à ce récit de l’appel des premiers disciples. La première chose à dire, c’est que Jésus n’appelle pas des personnes religieuses ou particulièrement éminentes, mais des gens simples, ordinaires ; ce qui frappe ensuite, c’est la radicalité de la réponse. L’appel provoque une décision, une réponse et il ne faut pas attendre. C’est le moment !

Alors bien sûr que ce texte nous pose question, nous interpelle : et nous comment prendre nous aussi au sérieux l’appel du Christ, comment le redécouvrir peut-être et y répondre avec la même fermeté ? Pas facile.

Pas facile de répondre, car pour commencer ce n’est pas facile d’entendre et de comprendre ce que peut être l’appel du Seigneur pour moi. Certes nous le croyons, Dieu n’oublie personne, Dieu compte sur tout le monde (on le voit bien avec la parabole des ouvriers de la dernière heure où le Maître de ne cesse d’engager des ouvriers pour sa vigne). Si Dieu compte sur chacun, il m’appelle donc moi aussi ; comment percevoir cet appel et comment y répondre ? C’est toute la question, c’est la question de la foi, celle de l’engagement !

Remarquons plusieurs choses dans ce court récit : tout d’abord Simon et André sont pécheurs et bien ils seront désormais « pécheurs d’hommes ». Cela peut paraître comme un joli jeu de mots ; je comprends cela bien plus comme une indication que l’appel du Seigneur ne discrédite en rien nos compétences, notre vie première. Au contraire, le Seigneur valorise nos talents et nos compétences. Il ne nous dit pas : oublie ta vie, tout ce que tu faisais ou savais et suis moi. Tes compétences, ton savoir-faire, ton savoir être prends les avec ! Mais donne-leur une nouvelle dimension, une nouvelle profondeur (un peu à l’image du même récit chez Luc où les pécheurs sont invités à refaire le même geste : jeter les filets, mais à le faire cette fois en eau profonde).

Croire, croire à l’amour de Dieu, c’est aussi et c’est peut-être cela le plus difficile croire que Dieu compte sur moi et pas seulement quand j’étais dans la fleur de l’âge plein de force et d’enthousiasme. Dieu compte sur moi à chaque période de ma vie, de ma jeunesse à mon dernier souffle. A chaque période de la vie, correspond probablement un appel particulier et c’est pourquoi nous n’avons jamais fini d’écouter, de discerner ce que le Seigneur attend de nous. « Que celui ou celle qui a des oreilles écoute ». Simon et André ont ce jour-là discerné dans les paroles du Christ quelque chose de suffisamment fort et contagieux pour marquer une rupture dans leur mode de vie ; pour poser un autre regard sur leur vie.

J’ai eu en ce début d’année trois demandes pour des baptêmes d’adultes et cela ne peut que me réjouir …non pour mes statistiques ; mais cela me réjouit de voir que la Parole du Christ, que sa figure continue d’être un puissant moteur de changement dans la vie, quelque chose qui donne du sens et de la profondeur à la vie. Et cela parce que le Christ précisément bouleverse, comme je l’ai souligné au début de ce message, le rapport entre le Divin et l’Humain. Un peu à l’image Pierre qui se jette à l’eau et qui se met à se noyer quand son regard quitte celui de Jésus, nous ne devons jamais perdre de vue la figure du Christ. Même si Dieu dans toute sa complexité reste insondable, le Christ nous offre un visage, une présence, une Parole qui nous dit de manière unique cet amour de Dieu.

Alors entendre l’appel du Christ et y répondre c’est le travail de toute une vie et ce n’est pas facile. L’autre jour encore, lors d’une visite, quelqu’un me disait : je suis prêt pour entendre ce message, cet appel, mais ça ne vient pas, je n’entends pas. Et c’est vrai que c’est l’expérience que nous faisons tous à un moment ou un autre. On est plus souvent dans l’attente d’une parole que dans l’écoute d’un message qui viendrait en continu… Et c’est un peu frustrant, il est vrai !

Mais regardons encore notre texte du jour, car il peut là aussi nous donner une clef de compréhension. Pourquoi en effet Marc dont on a dit au début qu’il était extrêmement rapide et succinct rapporte deux fois la même histoire, celle de l’appel des disciples. Il aurait pu raconter en une seule fois l’appel des quatre premiers disciples… Il n’en est rien. Cela m’indique deux choses, la première c’est que chaque histoire est différente, chaque appel est personnel, là encore Dieu n’appelle pas en vrac, chaque situation de vie est particulière. Mais ce qui me frappe encore davantage dans ce récit, c’est que là l’appel de Jacques et Jean, à la différence de celui de Simon est André, n’est pas précisé. Si Jésus appelle Simon et André à devenir pécheurs d’hommes, ici pour Jacques et Jean rien n’est dit. Le contenu n’est pas précisé …. Et pourtant ils se lèvent et le suivent. C’est étonnant mais je trouve cela intéressant et je dirais même rassurant. Souvent en effet, nous essayons en vain de savoir, si le Seigneur m’appelle, ce qu’il attend précisément de moi. Nous aimerions pouvoir avoir une réponse précise : Le Seigneur compte sur moi pour faire ça, pour dire ça …. Mais ça ne marche pas comme ça. Le plus important peut-être alors, et c’est ce que nous rappelle cette histoire, ce n’est finalement pas tant le contenu précis de l’appel que la confiance que nous pouvons porter dans Celui qui nous appelle et dans le fait même qu’il nous appelle. Le simple fait qu’il me connaisse et reconnaisse, qu’il m’accompagne et m’appelle, qu’il compte sur moi donne tout son sens et sa profondeur à ma vie.

Amen