Jean 1, 6-8. 19-28 3ème Avent Temple de Champel 13 décembre 2020

pasteur Emmanuel Fuchs

S’il est un personnage qui nous accompagne durant le temps de l’Avent, c’est bien celui de Jean Baptiste. Cousin et contemporain de Jésus, comme Jésus du reste après une longue période de vie cachée, il se met à proclamer. Son influence va être très importante. Son caractère bien trempé, sa manière de vivre solitaire et ascétique (il se nourrit de sauterelles) renforce encore la fascination de la foule.

Jean Baptiste est l’homme de l’attente, de la préparation. Il symbolise à lui seul ce temps de l’Avent.

Notre texte commence en insistant sur la notion de témoignage. Jean, témoin de la lumière qui vient. L’évangéliste souligne, par ses répétitions, l’importance de la lumière comme pour rappeler que cette nouvelle histoire qui commence avec la venue de Jésus, lumière du monde, s’inscrit dans l’histoire ancestrale de la Révélation qui avait commencé avec l’apparition de la lumière. Et la lumière fut nous dit la Genèse au chapitre 1er. Jean, c’est comme le dernier témoin ou pour le dire autrement celui qui passe le témoin ouvrant la voie à un chapitre nouveau de la Révélation.

Dans la deuxième partie de notre texte, nous voyons comme une enquête menée par les autorités pour comprendre et mieux cerner qui est ce personnage qui attire les foules. On l’interroge sur son identité. Qui es-tu, pour qui te prends-tu, qui doit-on reconnaître en toi ?

C’est intéressant de noter que Jean se définit alors par la négative. Je ne suis pas Elie, Je ne suis pas le Christ !

La fascination que Jean exerce sur la foule est telle que celle-ci ne peut s’empêcher de projeter sur lui des figures connues. Jean, pour préparer le chemin au Christ qui vient, doit donc commencer par déconstruire en quelque sorte les images connues, les catégories religieuses, par lesquelles la foule se projette dans sa relation avec Dieu à travers Jean Baptiste.

Et cela me fait penser au travail que nous devons toujours faire comme pasteur, notamment avec les catéchumènes, mais pas seulement, quand on veut aborder la question de Dieu. On doit toujours commencer par déconstruire les images préconçues sur Dieu, les projections qu’on a intuitivement sur lui. Dieu n’est pas celui qu’on croit (il n’est pas lointain, il n’est pas indifférent, il n’est pas celui qui tire toutes les ficelles, il n’est pas tout-puissant, etc…). Ce n’est qu’après ce travail de déconstruction qu’on peut apporter dans un deuxième temps une image nouvelle, étonnante de Dieu, souvent en décalage avec notre imaginaire spontané.

Jean Baptiste doit commencer par rappeler qui il n’est pas le Christ, histoire de ne pas faire écran entre Jésus qui vient et la foule qui le suit. Par son refus de toute indentification à des figures tutélaires de la religion, Jean Baptiste annonce la radicale nouveauté de Celui pour qui il prépare la venue. Les schémas de perception du religieux ne peuvent plus s’appliquer. C’est comme si Jean leur disait : oubliez tout ce que vous savez, laissez de côté vos pratiques ; ce n’est qu’à ce prix que pourrez découvrir l’inattendu, l’inouï de Dieu qui vient à votre rencontre.

Jean finira par dire aux Pharisiens qui l’interrogent : « Je suis la voix de celui qui crie dans le désert ». Formule étrange, mais lourde de sens ; alors que la foule est peut-être d’abord attirée par le personnage de Jean, comme on est attitré par un gourou ou un maitre de sagesse, Jean cherche à s’écarter, à s’effacer derrière celui qui vient. Ne faites pas attention à ma personne semble-t-il dire, mais à ma Parole !

Ce texte nous l’avons déjà entendu maintes fois. S’il est un temps qui suit un rythme connu et des traditions ancestrales c’est bien celui de l’Avent et de Noël. A chaque région, à chaque famille ses traditions de Noël : marché de Noël, chants de l’Avent, course et cortège de l’Escalade, repas de famille au menu identique année après année.

Dans la répétition de ces traditions, il y a quelque chose de beau et de réconfortant, quelque chose qui rythme notre vie. J’aime particulièrement ce temps. En même temps, il y a toujours le risque que des traditions bien ancrées nous poussent à une forme de paresse spirituelle, de confort, de doux ronronnement.

Jean Baptiste est celui qui année après année crie précisément un peu dans notre désert en nous demandant de nous préparer sérieusement à cette venue du Christ, en nous rappelant la prophétie du prophète Esaie d’aplanir les chemins du Seigneur. Le plus souvent, le stress de la préparation de Noël, la répétition des traditions, nous fait entendre d’une oreille un peu distraite la demande de nous préparer à la venue, d’aplanir le chemin.

Mais cette année tout est différent : pas de marché de Noël, pas de grande fête de famille, même pas d’Escalade ni de chants de Noël (même pas au culte !). Tout est radicalement différent et cela est très perturbant. C’est infiniment dommage ; mais en même temps on peut peut-être essayer de vivre cela comme une chance, comme une opportunité à saisir.

Comme Jean disait à la foule : oubliez tout ce vous savez, laissez de côté vos habitudes car le Messie qui arrive ne correspond en rien à ce que vous attendez ou vous vous imaginez. Ne vous focalisez pas sur moi, mais écoutez ma parole, ainsi peut-être Jean nous dit-il ce matin à peu près la même chose : ne vous focalisez pas sur ce qui ne se passe pas comme avant, ne vous désespérez pas de ce que vous ne pouvez pas vivre cette période comme vous le souhaiteriez, mais écoutez la voix qui crie dans le désert.

Notons encore deux choses dans ce texte qui peuvent nous éclairer. Jean prêche dans le désert. Dans le désert et non dans le Temple ou à Jérusalem. C’est là dans cet espace non délimité, non déterminé par des règles religieuses ou des habitudes que se prépare la venue du Christ. Et le texte ajoute même, c’est à Béthanie de l’autre côté du Jourdain que cela se passe ; c’est-à-dire en terre étrangère ! Toute cette préparation de la venue du Christ, cette nouveauté, ce n’est pas en terre d’Israël que cela se prépare. Cet Evangile, cette Bonne Nouvelle n’est plus liée à une terre, un lieu, une habitude, une pratique religieuse. Elle s’adresse à toutes et à tous où qu’ils soient, d’où qu’ils viennent.

Cette Parole n’est donc pas dépendante d’une habitude ou d’une pratique religieuse, ni même d’une appartenance mais liée au seul désir profond que nous pouvons avoir de nous laisser toucher, rejoindre, ébranler en profondeur.

C’était frappant ces jours de voir dans les débats politiques autour des restrictions sanitaires ce qui semblait prédominer dans la compréhension de Noël : Noël réduit au shopping, au repas de famille et aux vacances de ski. Il a fallu taper du poing sur la table pour rappeler la dimension spirituelle de Noël et obtenir au moins l’autorisation de célébrer cette fête dans nos Temples. Cela doit nous inciter cette année peut-être plus que d’habitude encore à nous laisser rejoindre, dérouter, étonner, ébranler par la venue du Christ ; car il s’agit bien de cela à Noël : nous préparer à recevoir au creux de notre vie l’assurance que le Seigneur nous rejoint là où on est, dans ce qu’on vit d’heureux ou de plus difficile. Dieu à travers le Christ se fait notre plus proche prochain et cela est déroutant, cela, même pour nous qui connaissons l’histoire et célébrons Noël année après année, continue d’être totalement surprenant et contraire à tout ce qu’on imagine spontanément de Dieu. Dieu devrait être grand, lointain, si différent de la pâte humaine et voici un petit qui est Dieu un Dieu qui est petit ! C’est tellement étonnant que nous devons encore et toujours nous préparer à cette rencontre, car jamais nous ne pourrons vraiment nous habituer à la proximité de ce Dieu d’amour.

Le fait même que cette année rien ne sera comme avant (pour la première fois depuis longtemps, je ne pourrai fêter Noël avec toute ma famille réunie et je ne pourrai me rendre au culte de longue veille !) ; rien ne sera comme avant ! et si c’était notre chance pour porter un regard différent, être attentifs à d’autres choses, entendre d’une manière nouvelle le récit de Noël, porter notre attention sur d’autres personnes, offrir une autre présence.

Tout sera nouveau, mais le Seigneur nous fait cette promesse : lui est fidèle, il ne change pas ; il vient à notre rencontre ; à nous de nous préparer et en passant par des chemins inhabituels de découvrir d’une manière nouvelle et renouvelée l’immensité du cadeau que Dieu nous fait en venant nous rejoindre au creux de notre vie.

Amen