Prédication du pasteur Emmanuel Fuchs

Temple de Champel, le 14 février 2021

En toute logique, vous en conviendrez, être l’ami de quelqu’un d’important permet d’espérer quelques avantages en retour (ce ne sont pas les exemples qui manquent dans l’actualité). Alors être l’ami intime de Jésus aurait dû – selon cette même logique – permettre à Lazare d’éviter bien des tracas. Or voilà que non seulement Lazare tombe gravement malade, mais que Jésus ne répond pas à la demande pressante de Marthe et de Marie. Jésus s’attarde ; il patiente pour arriver finalement trop tard. Le texte du reste insiste sur ce retard de Jésus. Au verset 6 : « Alors qu’il savait Lazare malade, Jésus demeura encore deux jours à l’endroit où il se trouvait » ; au verset 15 : « Je suis heureux pour vous de n’avoir pas été là »; puis aux versets 21 et 32 « Seigneur si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ».

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Jésus ne se précipite pas. Ce délai nous surprend et nous interroge et peut-être pourrons-nous en tirer quelque enseignement, nous qui vivons dans un monde où le « tout, tout de suite » est la règle.

Pour Lazare tout d’abord, on peut remarquer que le risque aurait été grand si Jésus s’était précipité à son chevet d’être encore plus dépendant à l’égard de Jésus qu’il ne l’était déjà par l’amitié qui les liait. Il n’aurait, en quelque sorte, plus oser quitter Jésus, s’en détacher, de peur ne pouvoir s’en sortir par ses seuls moyens ; il aurait été comme prisonnier, non plus de sa maladie, mais de sa relation à Jésus dont il aurait été totalement dépendant. Or tout l’Evangile nous le montre : Jésus veut faire œuvre de libération. Il veut vivre avec nous, mais non pas à notre place. Peut-être que ces deux jours de délai sont là pour nous inviter à chercher la juste distance, la juste relation qu’il faut garder avec Dieu. Dieu ne veut jamais être ce présent indispensable, mais bien ce présent – absent qui nous conduit librement à plus de vie. La foi doit toujours pouvoir rester un choix et non pas une obligation. Du reste, Lazare ressuscité va devoir réapprendre à vivre, une vie soutenue, nourrie, portée par Jésus, mais une vie libérée de toute dépendance, fût-elle celle vis-à-vis de Jésus. La dernière phrase de Jésus ne dit-elle pas précisément : « déliez-le et laissez-le aller » … Lazare est enfin libre !

            Mais peut-être plus que pour Lazare, ce fut pour ces sœurs que ce retard de Jésus fut incompréhensible et déstabilisant. Le reproche, que chacune des sœurs adresse à Jésus, est là pour l’attester : « Seigneur si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ».

Marthe et Marie au fond d’elles – comme chacun de nous ! – le savent pertinemment : la foi n’a rien d’une assurance. Croire ne nous protège jamais des vicissitudes et des pièges de l’existence. On le sait, on l’a entendu, on le dit nous-mêmes … mais quand-même lorsque quelque chose de douloureux, d’incompréhensible, d’inattendu nous arrive, nous aimerions bien que notre foi nous « serve en retour », que le fait de croire nous permette de sortir rapidement de cette ornière. Bien sûr il n’y pas d’automatisme – nous le savons intellectuellement – mais au fond de nous, n’attendons-nous quand-même pas que le Seigneur nous réponde et nous réponde rapidement et selon notre souhait parce que précisément nous croyons en Lui ?

            Marthe et Marie, comme nous, doivent apprendre à travers ce retard que Jésus est maître du temps ; qu’il est non seulement maître du temps, mais qu’il n’est en rien obligé par notre foi. Dur à admettre, mais peut-être à bien y réfléchir porteur de plus de promesses que nous n’aurions nous-mêmes au départ osé espérer.

            Aujourd’hui, c’est un truisme de le répéter : tout doit aller vite ; nous ne supportons plus aucun délai. Lorsque je veux acheter quelque chose, je n’accepte que très difficilement l’idée de devoir attendre; la magasin doit avoir ce produit en stock; un délai serait contrariant; lorsque j’ai une question, je dois pouvoir trouver immédiatement la réponse et la personne que j’interroge (par informatique bien évidemment ou par sms – ) doit pouvoir me répondre instantanément; que dire des nouvelles qui nous parviennent en continu, peu importe du reste si la nouvelle est vraie ou fausse là n’est pas le plus important, plus que l’exactitude seule la promptitude semble compter … Désormais toute la vie est organisée ainsi autour de cette toute puissance de l’immédiateté ; toute forme de délai semble bannie ! La politique elle-même n’est pas épargnée, le court terme et des réponses rapides prennent le dessus sur des solutions plus complexes et qui devraient s’inscrire dans une perspective à plus long terme.

La situation étrange que nous traversons depuis une année maintenant nous donne peut-être cette chance de nous réinscrire dans un temps plus lent. On ne peut plus faire comme avant, aller vite ; même à la Migros, il nous faut parfois attendre. Lorsque nous retrouverons un semblant de normalité retomberons-nous dans cette forme de dépendance face à l’immédiateté ? La foi et ce temps de Carême qui va s’ouvrir peuvent peut-être nous aider à retrouver le bienfait du délai.

            Ce que je trouve très fort dans l’attitude de Jésus et son fameux délai de deux jours, c’est que si certes, il ne répond pas à la demande immédiate des sœurs de Lazare, il va à leur rencontre. Il ne leur donne pas ce qu’elles attendaient, mais il les rencontre, les retrouve là où elles en sont dans leur vie et leur désespoir. Il les écoute. Cette attitude de Jésus va permettre au vrai miracle d’avoir lieu qui n’est pas tant la ré-animation de Lazare que la résurrection de Marthe et de Marie, à savoir leur entrée dans la vraie vie du Christ, une vie possible dès à présent, une vie, une foi qui ne se nourrit pas de l’accomplissement immédiat de ses désirs, fussent-ils légitimes, mais dans l’approfondissement de sa vie à travers une rencontre : celle du Christ vivant.

            Trop souvent, trop vite, nous prions pour que Dieu nous comble en répondant à nos appels ; mais la richesse de la foi n’est peut-être pas là (pas plus que le salut de Lazare n’aurait été dans la réponse immédiate de Jésus à la demande de ses sœurs). Cette distance qui demeure entre nos attentes, nos demandes et la réponse du Seigneur est peut-être elle aussi salutaire. Certes elle est cruelle cette attente et difficile à accepter. Marthe et Marie (et les disciples) commencent du reste par ne comprendre pourquoi Jésus ne se précipite pas au chevet de Lazare. Cette attente, ce délai est un terreau propice au doute qui peut s’insinuer (pourquoi le Seigneur ne vient-il pas, pourquoi ne me répond-il pas ?), doute qui peut être ravageur et extrêmement déstabilisant ; mais peut-être que c’est dans cette attente, dans cette non-immédiateté de la réponse que se trouve aussi et paradoxalement le trésor de la foi.

            Aujourd’hui trop souvent Dieu est relégué au rôle de grand magicien tout puissant que l’on appelle au secours quand tout va mal. Comme pasteur, je suis souvent confronté à des personnes désemparées qui ne comprennent pas pourquoi Dieu n’a pas répondu à leur soudain appel. Mais la foi c’est forcément plus complexe que cela. Je le crois profondément : elle n’a pas pour but premier l’assouvissement de nos désirs (même si cela ne fait pas plaisir à entendre et que nous avons de la peine à l’accepter !); ce n’est pas parce que nous sommes croyants que Dieu va nous répondre ! Déception certainement, mais en fait, nous avons beaucoup mieux à découvrir : Dieu ne nous répond pas automatiquement parce que nous sommes croyants, mais Dieu, simplement parce qu’il est Dieu, vient à notre rencontre. A nous de le chercher ! Mais nous ne le trouverons pas si nous attendons d’abord de voir nos attentes comblées, mais nous le trouverons, si nous essayons de percer le mystère de sa présence au cœur de notre attente, fût-elle parfois déchirante, au cœur de notre manque.

Comme au matin de Pâques, c’est l’absence du corps du Christ qui dit sa présence. C’est parfois dans la désolation de voir nos attentes déçues que nous pouvons découvrir un plus grand trésor, une réponse inattendue.

            Marthe va découvrir dans son attente déçue et dans l’expérience que le Seigneur lui donne de vivre beaucoup plus, infiniment plus que ce à quoi elle s’attendait en demandant à Jésus de venir tout de suite calmer sa peur devant la maladie et la mort de son frère. Elle est invitée à découvrir la vie qui coule en elle, cette vie nouvelle à laquelle nous aspirons pour l’au-delà mais qui déjà est à l’œuvre en nous ici-bas.

            La foi ce n’est pas croire que le Seigneur vient combler tous mes manques et répondre à mes attentes pour calmer toutes mes peurs c’est croire que le Seigneur vient à ma rencontre dans mes peurs, dans mes manques, dans ce vide que je ne peux combler par moi-même, pour donner à ma vie une dimension nouvelle, pour me permettre de passer de la vie dans son immédiateté et sa superficialité à l’existence dans sa profondeur jusque-là insoupçonnée.

Amen